Vingt-quatre heures de la vie d’une femme


Vingt-quatre heures de la vie d’une femme de Stefan Zweig

139 pages, éditions Stock, à 7,50€


Résumé : Scandale dans une pension de famille « comme il faut, » sur la Côte d’Azur du début du siècle : Mme Henriette, la femme d’un de ses clients, s’est enfuie avec un jeune homme qui pourtant n’avait passé là qu’une journée…
Seul le narrateur tente de comprendre cette « créature sans moralité », avec l’aide inattendue d’une vieille dame anglaise très distinguée, qui lui expliquera quels feux mal éteints cette aventure a ranimé chez la fugitive.
Ce récit d’une passion foudroyante, bref et aigu comme les affectionnait l’auteur d' »Amok » et du « Joueur d’échecs » est une de ses plus incontestables réussites.


Extraits :  « Le jeu révèle l’homme, c’est un mot banal, je le sais : mais je dis, moi : sa propre main, pendant le jeu , le révèle plus nettement encore.« 

« Malgré moi, je pensais chaque fois à un champ de courses, où, au moment du départ, les chevaux excités sont contenus avec peine, pour qu’ils ne s’élancent pas avant l’heure fixée : c’est exactement de la même manière que les mains des joueurs frémissent, se soulèvent, et sa cabrent. Elles révèlent, par leur façon d’attendre, de saisir et de s’arrêter, l’individualité du joueur : griffues, elles dénoncent l’homme cupide ; lâches, le prodigue ; calmes, le calculateur et, tremblantes, l’homme désespéré. Cent caractères se trahissent ainsi, avec la rapidité de l’éclair, dans le geste que l’on fait pour prendre l’argent, soit que l’un le froisse, soit que l’autre nerveusement l’éparpille, soit qu’épuisé un joueur, fermant sa main lasse, le laisse rouler librement sur le tapis.« 


Mon avis : Zweig a la réputation de faire parti de cette caste très privée des auteurs incontournables, de ceux que l’on peut lire aveuglément, sans jamais être déçu. Curieuse de découvrir cet auteur dont on fait tant de louanges, je m’étais plongée dans Lettre d’une inconnu, suivi de La ruelle au clair de lune, deux courtes nouvelles originales et très bien écrites, mais qui n’avaient pas été à la hauteur des hautes espérances que je me faisais des récits de Zweig. Sans jamais m’avouer vaincue, me voici replongeant tête la première dans une autre nouvelle de l’auteur, l’une de ses plus connues : Vingt-quatre heures de la vie d’une femme.

Madame Henriette, épouse et mère comblée, s’enfuie un beau jour avec un bel inconnu rencontré la veille, laissant derrière elle mari et enfants. Une nouvelle qui scandalise et provoque mille et une réactions. Seul un jeune homme prend la défense de la pauvre dame. Poussée par la réaction positive de ce bel étalon, une vieille dame va le prendre pour confident : s’ensuit alors une longue conversation sur le mal qui la ronge depuis des années. Passionnément amoureuse d’un homme qu’elle avait rencontré le jour même, elle va se sacrifier corps et âme à lui. Malheureusement, animé par sa folie du jeu, cet homme ne remarquera même pas cette femme, qui s’est donnée entièrement à lui.

Il n’y a pas à dire, la prose de Zweig est spectaculaire. Les phrases doivent être travaillées au mot près, reformulées maintes et maintes fois, mais elles nous arrivent avec fluidité et légèreté. L’histoire s’écoule toute seule, paisiblement et magnifiquement.

En seulement vingt-quatre heures, on peut ressentir intensément une large palette d’émotions qui caractérisent la vie et l’amour (la passion, la joie, l’obsession, la désillusion…). La confession de cette femme bien-pensante du milieu bourgeois a de quoi surprendre : elle s’est laissée tenter par la folie amoureuse, au risque d’attirer sur elle les regards critiques de son entourage. Une confession qui met en avant la femme comme sujet à l’amour, à l’autonomie et aux sentiments, choses qui étaient très mal venues de la part d’une femme dans les années 1930 (date approximative de publication de la nouvelle). J’apprécie ce côté là de l’histoire ; en revanche, j’abhorre la façon dont Zweig a développé ce personnage féminin : sentiments exacerbés, naïveté extrême, manque de répartie… il n’y a pas à dire, le portrait dressé de cette femme n’est pas très élogieux et aurait mérité plus de caractère.

De plus, les émotions sont nombreuses, certes, mais le fait que la nouvelle soit courte et intense ne me permet pas d’en ressentir toute la profondeur. Je suis quelqu’un qui aime bien prendre le temps d’assimiler les choses, de les découvrir, de les ressentir passionnément. Et là, tout arrive par vagues consécutives, nous frappant de plein fouet, sans qu’on y soit préparé. Il y a de quoi être déstabilisé, vous ne croyez pas ? Le fait est donc que je n’ai pas ressenti autant d’émotions que ce à quoi je m’attendais.


 Une nouvelle superbement narrée, mais qui ne m’a pas totalement convaincue. Les émotions trop froides m’ont empêchées d’entrer plus profondément dans la psychologie des personnages. A lire quand même, pour découvrir comment vingt-quatre petites heures peuvent changer la vie d’une femme. 

Ma note : 6,5/10

 

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Une vie entre deux océans

Une vie entre deux océans de M. L. Stedman
448 pages, éditions Stock, à 21,50€

 

Résumé : Libéré de l’horreur des tranchées où il a combattu, Tom Sherbourne, de retour en Australie, devient gardien de phare sur l’île de Janus, une île sur les Lights, sauvage et reculée. À l’abri du tumulte du monde, il coule des jours heureux avec sa femme Isabel ; un bonheur peu à peu contrarié par l’impossibilité d’avoir un enfant.
Jusqu’à ce jour d’avril où un dinghy vient s’abîmer sur le rivage, abritant à son bord le cadavre d’un homme et un bébé sain et sauf. Isabel demande à Tom d’ignorer le règlement, de ne pas signaler « l’incident » et de garder avec eux l’enfant. Une décision aux conséquences dévastatrices…

Extraits : « On ne fait pas marche arrière des années plus tard, quand tant de gens vont être affectés. On doit vivre avec les décisions que l’on prend, Bill. C’est ça, le courage. Assumer les conséquences de ses erreurs. »
« Se souvenir était aussi douloureux que de passer la langue sur une dent ébréchée. »

Mon avis : Doté d’une splendide couverture, mettant en avant l’espace géographique dans lequel se déroule l’histoire, Une vie entre deux océans est un délice oculaire, un préambule surprenant, qui donne envie de découvrir plus en profondeur les détails de l’histoire.

Le récit se déroule sur la côte Australienne, dans de minuscules villages atypiques, à une époque reculée, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. L’un des protagonistes, Tom Sherbourne, arrive promptement à Janus Rock, pour garder l’un des phares des nombreuses îles australiennes. Dans ce sublime décor de carte postale, il y rencontre une jeune femme, Isabel, dite Izzy pour les intimes, qu’il emmènera avec lui sur l’île. Isolés de tout, dans la solitude la plus complète, plongés au coeur même de l’océan indien, ils vont devoir vivre, sans communication extérieure, pendant plusieurs années. Jusqu’au jour où la routine du gardien de phare et de sa femme va basculer ; un dinghy, avec à bord un vieil homme – mort -, ainsi qu’un bébé – bel et bien vivant -, s’échoue sur la berge. Après de nombreuses fausses couches, Isabel, complètement déprimée, prend cette arrivée comme une offrande, un cadeau de Dieu, qui leur faut absolument garder… ce envers quoi Tom est radicalement opposé.

Avant toute chose, comment débuter une chronique sans parler du merveilleux cadre qui s’étend sous nos yeux ? Au milieu des vagues, des cris des mouettes, sur une terre déserte, rendus à eux-mêmes, les protagonistes ont de quoi être enviés. Qui n’a jamais rêvé d’être expatrié en solitaire sur une île, au coeur de nul part, avec comme seul bruit de fond, celui des vagues ?

La vie s’écoule paisiblement, si bien que Tom et sa femme, Izzy, ont le temps d’admirer l’extraordinaire chance qu’ils ont, l’imaginaire paradis qui s’offre à eux.
Bien que les conditions dans lesquelles ils évoluent soient exceptionnels, ces deux personnages savent garder les pieds sur terre et apparaissent, finalement, comme banals. Une opportunité qui va servir au lecteur d’attache, pour pouvoir facilement se repérer dans cette étourdissante histoire, tel un point fixe auquel se raccrocher.

L’histoire racontée est bouleversante. Je vais essayer de sauter les détails, pour ne pas trop en dire, si l’envie vous en venez de le lire à votre tour. Tout ce que je puis en dire, c’est que l’émotion vous gagnera, à un moment où à un autre de l’avancée de votre lecture.

Tiraillé entre la compréhension et l’acceptation des agissements des personnages, et l’écœurement vis-à-vis de leurs faits, M. L. Stedman n’en a pas fini de jouer avec nos nerfs. En s’engouffrant dans les mailles d’un sujet fragile – la maternité -, l’auteur va nous montrer un autre revers de ce même thème, tout en gardant en tête les réactions de base. De ce fait, elle alimentera le tout de plusieurs amours maternels incommensurables, de mensonges regrettables, de zones d’ombres mystérieuses et d’émotions à flot. Le lecteur, simple spectateur, avance, tout émoustillé, dans sa lecture tout en attendant avec impatience le dénouement final.

Que de surprise et de tristesse à la vue du désastre que peut engendrer une mère pour l’amour d’un enfant. Une vie entre deux océans, titre plutôt descriptif et sûrement métaphorique du récit, aurait facilement pu être remplacé par « un enfant entre deux mères ».

L’originalité du récit, le cadre majestueux dans lequel nous sommes plongés, la force des sentiments et la fébrilité avec laquelle est traité le sujet rend ce roman unique en son genre. M. L. Stedman raconte avec facilité une histoire qui a bien plus de complexité qu’il n’y paraît, tout en arrivant à prodiguer à ses lecteurs la force nécessaire pour endurer les mêmes mésaventures que ses personnages… et rien que ça prouve le parfait maniement de l’écriture. Ni trop, ni trop peu.
Si d’aventures il m’arriverait de croiser une nouvelle fois le chemin de cet auteur, ce serait avec un plaisir non dissimulé que je retournerais faire un tel voyage.

 

Ma note : 9,5/10

Le donjon

Le donjon de Jennifer Egan
285 pages, éditions Stock, la cosmopolite, à 20€

 

Résumé : En Europe de l’Est les cousins Danny et Howie, isolés sur le chantier du château qu’ils rénovent, revivent un drame qui les lie depuis l’adolescence.

Extraits :  « C’est ça la mort, conclut Danny : ne pas être capable de parler à quelqu’un alors qu’on en brûle d’envie. »
« Des êtres sont capables de vous entraîner à faire n’importe quoi, voilà tout. Parfois sans le demander. Parfois sans même savoir ce qu’ils veulent que l’on fasse. »

Mon avis :  Roman gothique des temps modernes, avec fantômes, histoire paranormales et mystères, Le donjon n’a pas fini de vous surprendre.

L’intrigue n’est pas clairement explicitée dans le récit : il faudra l’imagination du lecteur et sa capacité d’adaptation pour pouvoir deviner l’histoire qui se cache dans ce roman. Pour faire court : Danny et Howie, deux cousins, se retrouvent bien des années après s’être perdus de vue. L’un à acheter un château abandonné et en appelle à son cousin pour l’aider à sa rénovation. Des souvenirs vont refaire surface, des découvertes effrayantes vont se prolifer sous leurs yeux. En parallèle, un étrange prisonnier condamné pour un crime sans nom, retrace par écrit l’histoire des deux hommes.

C’est une réelle polyphonie discursive qui se mêle dans ce récit. Les narrateurs sont multiples, les histoires se coupent puis se rejoignent… les premiers chapitres sont assez brouillons, mais les pièces du puzzle s’assemblent quand même, jusqu’à ne former plus qu’un dans l’esprit du lecture.

La thématique gothique transperce dans chaque page du livre. En effet, Jennifer Egan peuple Le donjon ne multiples mystères. En commençant par le mystère sur l’identité du naratteur (serait-ce un narrateur externe ou intégré dans l’histoire ? Ce point-là reste flou), en enchaînant sur ce mystérieux château, qui recèle mille et un secrets. Nous sommes bel et bien dans un monde gothique, suffocant, où les couleurs sombres dominent, où les personnages sont contraints de vivre dans un monde clos (l’un emprisonné, les autres cloîtrés dans un château hanté). Ajoutons à cela beaucoup de suspens, qui fait naître des sentiments de terreur dans l’esprit du lecteur.
Hormis le côté gothique omniprésent, on a aussi un aspect surréaliste bien visible, avec la présence du paranormal fantasmatique. La baronne, personnage ôh combien énigmatique, fait de brèves apparitions, souvent dans un cadre spécifique qui met plus en valeur son aspect fantomatique.

J’aurais pu apprécier encore plus ce roman. Mais le problème avec cette histoire, c’est que tout est suggéré, rien n’est réellement dit. A la finalité de ma lecture, étant restée sur une note d’inachevée, je suis allée consulter, par curiosité, des avis d’autres lecteurs sur Le donjon. Quelle ne fût pas ma surprise en constatant que certaines personnes avaient totalement occultées la version de l’histoire que je me faisais, en en proposant une toute nouvelle. Autant vous dire que chacun peut se créer sa propre intrigue avec cette histoire. Jennifer Egan lance une intrigue, mais ne finalise pas ses idée. Je peux le dire : Le donjon, c’est une histoire sans histoire.

J’attendais beaucoup de ce récit, mais j’en sors déçue et très mitigée. J’ai aimé sans aimer. Le donjon, c’est un roman bien difficile à décrire, qui se suggère plus qu’il ne se lit. A trop vouloir écrire un roman énigmatique, l’énigme de l’histoire noit l’histoire elle-même.

 

Ma note : 6/10