Si belles en ce mouroir


Si belles en ce mouroir de Marie Laborde

263 pages, éditions François Bourin, à 19€


Résumé : Dans une résidence pour personnes âgées, Alexandrine, quatre-vingt-cinq ans, Gisèle, quatre-vingts ans et Marie-Thérèse, cent ans, fomentent des idées de vengeance contre des hommes qui les ont maltraitées : un mari, un voisin, un gendre. Les histoires du passé et les projets de meurtre s’entremêlent alors aux parties de Scrabble, promenades dans le parc, séances de kiné, bisbilles avec l’aide-soignante, déjeuners infects… et tout ce qui fait le quotidien des résidents. On rit de la mort, on s’indigne sans larmoyer, et l’on se révolte patiemment… Conjuguant récit à énigmes et satire sociale, Marie Laborde décrit, dans un style direct et avec un humour cinglant, les aléas du grand âge à travers le destin de ces trois héroïnes qui vont prouver qu’elles n’ont désormais plus rien à perdre.


Extraits : « Comme ces idiotes, j’ai épousé un Prince charmant, comme elles, j’ai assisté à la métamorphose du Prince en crapaud, comme elles, mes rêves de petite fille ont été emportés dans le fleuve des larmes intarissables et des regrets amers. Au moins je l’ai tué, et le conte de fées a pu se conclure pour toujours et à jamais par un happy end digne de ce nom. »

« Monsieur le Président de la République,
Je vous écris cette lettre que vous ne lirez jamais, d’abord parce que je ne vous l’enverrai pas, ensuite parce qu’elle émane d’une vieille femme de quatre-vingt-cinq ans et que vous, parce que les vieux ne descendent pas dans la rue, parce que leur désespoir ne fait pas la une des médias, parce qu’il ne franchit pas les murs derrière lesquels il est hermétiquement circonscrit, vous vous en foutez. Les vieux et le personnel surexploité qui les maltraite sont livrés au cynisme des rapaces aux griffes acérées et aux grandes fortunes pour qui la fin de vie représente une source de profits considérables. C’est une honte, c’est une infamie, c’est un scandale, c’est une atteinte criminelle à la dignité humaine, mais vous vous en foutez. « Vous », c’est vous et les présidents des gouvernements précédents, les parlementaires, les ministres de la Santé et les sommités médicales qui sont ou ont été ces vingt dernières années aux « responsabilités », ou plutôt devrions-nous dire aux « irresponsabilités ».
Honte à vous tous !
Veuillez agréer ma déconsidération distinguée.
Signé : Une vieille peau »


Mon avis : Alexandrine est une résidente temporaire de l’EHPAD Biarritz Bonheur, qui écrit son quotidien dans cet établissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes. Elle se lie d’amitié avec Gisèle et Marie-Thérèse, deux résidentes permanentes, bientôt centenaires, avec qui elle va passer ses longues journées, rire, partager des moments de bonheur, comme des épisodes moins glorieux et plus tristes.

Ce livre met en relief la réalité de la vie en EHPAD. Rappelons qu’en France, pour l’année 2018, 10% des personnes âgées de plus de 75 ans résidaient en EHPAD, soit un total de près de 600 000 résidents français : un chiffre important, en constante augmentation lié directement au vieillissement de la population. Face à ce constant, Marie Laborde met en lumière les réelles difficultés sanitaires et sociales que vivent autant les résidents des EHPAD que le personnel soignant. Le manque d’effectif, les difficultés de recrutement et d’attractivité pour le métier, le manque de temps et d’attention à consacrer à chaque résident, le manque de place pour les résidents, la médicalisation insuffisante, obsolète, la dévalorisation salariale du personnel… Une situation qui va en s’aggravant, d’autant plus si l’on prend en compte les dernières statistiques liées à la crise sanitaire du COVID 19. Le constat est simple : les personnes âgées sont les grandes oubliées de ce dernier siècle.

Mais ne vous y méprenez pas, Si belles en ce mouroir n’est pas qu’un livre triste et noir qui dénonce les conditions dégradantes des EHPAD, c’est aussi un condensé de bonheurs simples et de gaietés futiles, grâce à la protagoniste Alexandrine. Cette petite mamie, enjouée, emphatique, est comme un rayon de soleil dans les couloirs de l’établissement. J’ai apprécié sa bonhomie, sa joie de vivre, qui se transmettent par réflection aux autres résidents qu’elle côtoie. Je retiendrai d’elle ses lettres ubuesques au Président de la République, écrite avec sincérité pour dénoncer les conditions de vie en EHPAD, honteusement cachées, mais jamais envoyées. Je retiendrai également son addiction pour les chocolats Mon Chéri, qui m’a rappelé ma propre grand-mère, également fan de ces chocolats à la liqueur. Les parties de Scrabble aux côtés de Gisèle et Marie-Thérèse, leurs cancanages sur les autres résidents ou sur Mademoiselle Claudie, aide-soignante rugueuse et frustre, qui manque de patience et de respect envers les résidents.

Je retiendrai également les côtés moins verdoyants de l’EHPAD : le peu de considération pour les résidents, les soignants n’hésitant pas à pénétrer l’intimité des personnes âgées sans autorisation préalable, ce qui m’a profondément choquée et attristée. Il y a aussi ces départs précipités et soudains sans retour possible, place laissée vacante, qui rappelle inexorablement que la fin est proche. Je n’ose imaginer l’état d’esprit des résidents, confrontés quotidiennement à la fin de vie, qui doivent accepter l’inéluctable sans pouvoir rien y changer. Quel sentiment atroce !

Ce livre ne changera sans doute pas grand chose aux conditions actuelles des EHPAD, mais j’espère qu’il contribuera à ouvrir les yeux de certains lecteurs sur celles-ci. Prendre conscience des difficultés sanitaires et sociales est la première étape avant un possible changement de mentalités et de politiques. 


Une lecture douloureuse de réalisme, qui met en lumière les conditions de vie en EHPAD des résidents et les difficultés sanitaires et sociales du personnel soignant. Heureusement que notre protagoniste Alexandrine, résidente temporaire, est là pour prodiguer sa joie de vivre et rendre cette histoire plus insouciante. J’ai beaucoup aimé ! 

Ma note : 8/10

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ISBN : 979-10-252-0480-1