Hôtel Castellana


Hôtel Castellana de Ruta Sepetys

587 pages, éditions Gallimard jeunesse


Résumé : 1957. Daniel Matheson passe l’été à Madrid avec ses parents. Passionné de photographie, il espère découvrir le pays de naissance de sa mère par le viseur de son appareil.
Dans l’hôtel Castellana où s’installe la famille Matheson travaille la belle et mystérieuse Ana. Daniel découvre peu à peu son histoire, lourde de secrets, et à travers elle le poids de la dictature espagnole. Mais leur amour est-il possible dans un pays dominé par la peur et le mensonge ?


Extraits : « Parfois, la vérité est dangereuse, Julia. Pourtant, il faut quand même la chercher. »

« Dis toujours que ça va, surtout quand ça ne va pas. »


Mon avis : Ruta Sepetys m’émerveillera toujours. Je peux l’écrire noir sur blanc : elle devient officiellement l’une de mes auteures préférées. J’aime particulièrement son talent pour créer des univers différents, toujours ancrés historiquement, auxquels elle ajoute une bonne dose de fiction, pour nous envelopper et nous transporter dans des contrées lointaines. Elle m’avait déjà surprise dans Big easy, une histoire qui se passe dans les années 50 à la Nouvelle-Orléans, entre truands, voleurs, prostituées et racisme. Puis elle m’avait conquise avec Le sel de nos larmes, une histoire très émouvante se déroulant pendant la Seconde guerre mondiale, où des réfugiés, des soldats et citoyens fuient la guerre en tentant vainement d’embarquer à bord du Wilhelm Gustloff.

Dans Hôtel Castellana, nous nous situons dans les années 1957 à Madrid, en Espagne, à l’heure du règle du général Franco. Daniel Matheson, un jeune Américain, passionné de photographies, suit ses parents à Madrid, de riches industriels venus faire affaire avec Franco et ses sbires. Ils logent à l’hôtel Castellana Hilton, où ils se font servir par Ana, une jeune femme pauvre, qui subit avec docilité la dictature cruelle de Franco.

Comme d’habitude, Ruta Sepetys ancre son récit dans le réel. Cette fois-ci, elle prend appuie dans l’Espagne franquiste, à l’heure de la dictature du général, qui gouverne son pays avec autorité et répression. Afin de christianiser le pays, l’enseignement est confié à l’église, les manifestations des langues et cultures régionales se veulent interdites, le peuple est privé de liberté, obligé d’obéir aveuglément aux directives de Franco.

 

 

Francisco Franco, dictateur Espagnol durant 39 ans
(de 1936 jusqu’à sa mort en novembre 1975)

 

 

 

 

L’auteure a pris plus de huit ans pour écrire ce roman. Elle s’est longuement documentée sur l’Espagne, ses pratiques, son histoire passée, présente et future, sur ses liens avec les États-Unis, n’hésitant pas à aller séjourner plusieurs fois à Madrid et à interroger patiemment des témoins de ce règne et de cette période de répression.

Elle y découvre de tragiques histoires, dont une qui sera au centre de son roman : le vol d’enfants. Durant les années franquises, près de 30 000 enfants – voire plus – sont portés disparus, retirés à leurs parents pour des raisons idéologiques. Certains sont déclarés comme mort-nés, mais placés dans des familles adoptives franquistes, dont l’idéologie est plus adéquate que celle de leur parent biologique. Retracé avec réalisme dans le livre, on se rend compte avec effroi que le personnel médical, ainsi que les religieuses, étaient de mèche avec ce trafic ignoble. Encore aujourd’hui, plusieurs plaintes ont été déposées et des procès sont en cours pour que les victimes soient indemnisées.

En outre, l’hôtel dans lequel se déroule l’histoire a véritablement existé. C’était un établissement fastueux, grandiose, qui accueillait l’ensemble des Américains venus en Espagne pour les affaires. Dans un pays qui s’isole volontairement, cette ouverture sur le monde et ce lien nouveau avec les États-Unis permettait de penser à une prochaine libération et à une ouverture des frontières.

C’est dans cet hôtel que loge le jeune Daniel, qui va lentement s’émouracher d’Ana, une belle domestique de son âge, qui prend soin de lui et sa famille durant leur séjour. Malheureusement, tout les oppose, de leur statut social à leur style de vie, de leur pays d’origine à leurs traditions. Mais quand l’amour est là, il est difficile de lui résister.

J’ai vraiment été conquise par l’histoire fictionnelle relatée par l’auteure, par son style d’écriture addictif, prenant, passionnant et surtout par l’ambiance qu’elle arrive à créer, nous projetant directement dans cet Espagne des années 1960. De part les faits historiques, mais aussi les traditions, comme la corrida, souvent abordé dans ce récit – sans pour autant que l’auteure prenne partie entre le « pour » et le « contre » de cette pratique espagnole -, les couleurs chatoyantes, les paroles, exotiques, les lieux, tantôt emblématiques ou pittoresques, qui nous immergent dans la réalité espagnole de cette époque.

Pour celles et ceux qui, comme moi, auront été conquis par cette histoire et par les faits historiques qui y sont abordés, Ruta Sepetys a rédigé, à la fin de son livre, une grande bibliographie qui l’a aidée à le rédiger. De plus, vous pourrez y trouver des explications sur certaines recherches qu’elle a entreprise, ainsi qu’un glossaire recoupant les mots espagnols régulièrement utilisés dans le récit. De quoi prolonger un peu plus longtemps le plaisir de cette histoire.


Un roman historique, qui nous plonge dans l’Espagne franquiste des années 1960. Hypnotique, épatant, puissant et terriblement émouvant, je ne peux que vous recommander Hôtel Castellana les yeux fermés !

Ma note : 10/10

Pour lire plus d’avis

 

Le sel de nos larmes

Le sel de nos larmes de Ruta Sepetys
479 pages, éditions Gallimard, collection Scripto
Résumé : Hiver 1945. Quatre adolescents. Quatre destinées.

Chacun né dans un pays différent.
Chacun traqué et hanté par sa propre guerre.
Parmi les milliers de réfugiés fuyant à pied vers la côte devant l’avancée des troupes soviétiques, quatre adolescents sont réunis par le destin pour affronter le froid, la faim, la peur, les bombes…
Tous partagent un même but : embarquer sur le Wilhem Gustloff, un énorme navire promesse de liberté…

Inspirée par la plus grande tragédie de l’histoire maritime, Ruta Sepetys lève le voile sur une catastrophe scandaleusement occultée de la Seconde Guerre mondiale, qui a fait au moins six fois plus de victimes que le Titanic en 1912.

Extraits :  « La fille aveugle, elle, a des pansements sur les yeux. Qu’est-ce que les aveugles voient dans leurs rêves ? Est-il possible de rêver d’une fleur quand on n’en a jamais vu dans la réalité ? »
« Les chaussures racontent toujours l’histoire de leur propriétaire. »

Mon avis :  Je dois dire qu’en ce moment, les éditions Gallimard me surprennent. Après mon coup de coeur pour Le garçon au sommet de la montagne de John Boyne d’il y a une dizaine de jours, je viens d’être frappée par la foudre grâce à ce livre de Ruta Sepetys.

C’est un livre à quatre voix, dans lequel nous voyons plusieurs personnages qui se mêlent et s’entremêlent. Il y a tout d’abord la belle Joana, médecin et Lituanienne, rapatriée en Allemagne. Emilia, la petite fille enceinte, qui fuit sa Pologne natale pour ne pas périr. Florian, le mystérieux soldat, sauveur de la jeune Emilia. Et enfin Alfred, le bon soldat Allemagne, naïf et benêt. La Seconde guerre mondiale va rapprocher tous ses personnages, qui n’ont rien en commun, mais qui vont devoir se serrer les coudes pour survivre. Ils n’ont tous qu’un but : quitter cette terre de guerre pour embarquer sur le Wilhelm Gustloff.

Lors de mes précédentes lectures, j’avais déjà eu l’honneur de croiser Ruta Sepetys dans Big easy. Ce dernier ne m’avait pas laissé une trace indélébile dans l’esprit. Or, je suis sûre et certaine que Le sel de nos larmes restera longtemps dans ma mémoire.

On y suit des réfugiés, des soldats et des citoyens, qui fuient leur pays, leur maison et leurs familles à cause de la guerre. Ils essaient de rejoindre au plus vite la mer Baltique pour tenter d’embarquer à bord d’un des navires qui les conduira en lieux sûrs. Cela ne vous rappelle-t-il rien ? 80 années plus tard, la guerre fait toujours rage dans le monde, les migrants et réfugiés sont encore nombreux, tout comme le nombre de morts.

L’écriture du livre est juste prodigieuse. Ruta Sepetys a un talent hors du commun. Je n’avais jamais ressenti quelque chose d’aussi fort en lisant un livre. Mais alors là, les mots étaient tellement justes et réalistes, que je me suis plongée corps et âme dans l’histoire. Je me suis attachée aux personnages, je vivais avec eux cette dangereuse traversée. On ressent vraiment intensément tout ce qui se passe dans ce livre.

Il y a constamment des alternances de voix narratives, avec des chapitres qui n’excèdent pas quatre pages. De quoi donner du dynamisme au récit… mais aussi de quoi apporter de grand moment de suspens.

500 pages de lecture qu’on ne voit pas passer. J’en redemande encore et encore ! Merci beaucoup Ruta Sepetys pour ce magnifique moment de lecture, ces multiples émotions que vous m’avez fait ressentir et cette mise en lumière d’un événement dramatique de la seconde Guerre mondiale. A mettre entre toutes les mains !

Ma note : 10/10

Big easy

Big Easy de Ruta Sepetys
447 pages, éditions Gallimard Jeunesse

 

Résumé : Années 50 à La Nouvelle-Orléans. Josie Moraine, dix-sept ans, n’a pas tiré le gros lot. Fille d’une prostituée qui n’a rien d’une mère attentionnée, elle grandit dans une maison close du Quartier français, celui de la mafia, des affaires louches et des gens sans avenir.
Pourtant, Josie a un rêve : quitter cette ville, surnommée The Big Easy et pourtant si peu easy, pour entrer à Smith, prestigieuse université du Massachusette. Impliquée dans une histoire de meurtre, dépouillée par sa mère et endettée, tout pousse la jeune fille à suivre, elle aussi, la voie de l’argent facile. Mais Jo vaut beaucoup mieux que cela… et ceux qui l’aiment le savent bien.

Extraits : « Rien de plus triste, de plus solitaire que des étagères sans livres : c’est tout bonnement absurde. »
« Les grandes décisions, déclara-t-il, voilà ce qui façonne notre destinée. »

Mon avis : Je suis éblouie par the Big Easy, la grande facilité avec laquelle l’auteure a réussie à écrire ce roman. Même si cette lecture est accessible à tous, elle dissimule néanmoins de grandes parcelles historiques des années 50, et des leçons moralistes poignantes.

Comme je l’ai évoqué précédemment, ce récit se déroule dans les années 50, à La Nouvelle-Orléans, aux Etats-Unis, et met en relief les côtés sombres de cette ville du sud. Le climat qui se dégage de ce roman est plutôt noir, assez oppressant, à la fois intriguant mais inquiétant. Ruta Sepetys a décidé de faire évoluer ses personnages dans des rues malfamées où se côtoient bordels, bars et truands mal intentionnés. Toutes les conditions sont réunies pour effrayer le lecteur de cette ville, ou du moins de ce quartier-ci, le Quartier Français, plus communément appelé le Vieux Carré.

Mais au travers de cette pauvre vie, où se fréquent prostituées et meurtriers et où l’argent facile tombe à flot, une jeune fille, vivant également dans le même quartier, va sortir du lot. Josie, que tout le monde surnomme Jo, travaille dans une librairie, aux côtés de Patrick, et de son père, Charlie. Du haut de ses dix-sept ans, elle n’a qu’un seul et même objectif : partir d’ici, le plus loin possible, pour s’en sortir et ne pas finir comme sa mère. Car sa mère, si honteuse soit-elle, se prostitue depuis que Josie est née, et ne lui a jamais apporté la moindre attention. Loin de lui en vouloir, elle la méprise néanmoins pour son attitude de dépravée qui n’accorde aucun respect, ni envers elle-même, encore moins envers les autres.

Ruta Sepetys va nous plonger entièrement au coeur de cette vie de quartier, dans les entrailles des bordels et des rues mal fréquentées. Seule petite dose d’espoir un peu plus gai, c’est l’envie de Josie de s’en tirer, de devenir quelqu’un d’autre, et de ne pas suivre les traces de sa mère. Sa force de caractère va la mener à bien des extrêmes, mais elle gardera toujours en mémoire son attente suprême de fuite. Malheureusement pour elle, quand on commence de si bas, les chances de réussites sont minimes, voire quasiment inexistences. Elle devra faire face à toutes les difficultés qui forment des obstacles à sa réussite, accompagné de l’aide précieuse de ses amis, Willie, Patrick, Cookie, Jesse, et bien d’autres encore.

On voit bien qu’une personne plus intelligente que la moyenne, à l’intérieur de ce quartier, (ou du moins une personne qui se donne plus de moyen d’y arriver), se veut regardé comme différente, tant le paradoxe entre la vie qu’ils mènent est éloignée de la vie dont rêve Josie.

L’immersion dans ce monde est total, et les émotions que ressent le lecteur sont doublement multipliées. Les personnages en eux-mêmes sont émouvants, tant par leur simplicité, par leur personnalité, ou même par leurs conditions de vie, qu’ils n’ont pas souvent choisis. Dans un second temps, l’histoire racontée est bouleversante. L’auteure cherche à faire passer un message d’espoir, pour montrer au monde entier qu’avec de l’assurance, de l’envie et de l’ambiance, tout est possible et réalisable.

/!\Petit spoiler ! Dans le dénouement, on se rend malheureusement compte que Josie n’a pas réussie à atteindre son but ultime, d’entrer à l’université de Smith College. Mais elle n’a pas baissé les bras pour autant, elle ne s’est pas résigné, et à réussie à être heureuse, malgré ça, et à poursuivre sa vie, remplie de rêves et d’idéaux. /!\Fin du spoiler !

Ce roman, devrait être lu, juste pour découvrir le cadre qu’il recèle. Le message est également tellement puissant et encourageant, qu’après ça, qui ose baisser les bras sans essayer, aura à faire à moi !
Une belle leçon d’humanité, dans un monde où ce même mot en est banni.

 

Ma note : 7/10