Un bruit étrange et beau

Un bruit étrange et beau de Zep
84 pages, éditions Rue de Sèvres, à 19€

 

Résumé : Où est la valeur d’une vie ? Dans le bruit et la fureur ou dans le recueillement du silence ? Dans ses batailles ou ses renoncements ?
William, lui, a choisi la solitude et le silence il y a 25 ans en intégrant l’ordre religieux des chartreux. Quand un héritage le contraint à quitter le monastère pour Paris, c’est tout un monde nouveau qu’il doit apprivoiser, des certitudes longuement forgées à interroger et surtout, son ancienne vie, laissée là, qu’il va retrouver….
Sa rencontre avec Méry, jeune femme aux jours comptés du fait d’une maladie incurable mais résolument décidée à profiter du temps qu’il lui reste, le confrontera à de nouvelles questions et compliquera ses choix.
En filigrane de ce beau portrait d’homme, Zep interroge nos propres certitudes, avec un talent graphique réaliste qu’on ne se lasse pas de découvrir.

Extraits :  « La chartreuse de la Valsainte comptait 70 religieux au début du vingtième siècle… aujourd’hui nous ne sommes plus que 9. On ressent d’autant plus la solitude. »

« Pas besoin de dire : « Là ! Il y a un bouquetin ! ». Pas besoin de dire qu’il est magnifique… Vivre dans le silence nous réduit à l’essentiel. Je suis chartreux. Cloîtré depuis vingt-cinq ans et sept mois. Aujourd’hui, c’est le temps de la récréation : la promenade hebdomadaire. Trois ou quatre heures pendant lesquelles on peut parler. Mais on perd l’habitude. Le bruit des mots qui résonnent dans ma bouche me paraît étrange… inutile. »

Mon avis :  D’ordinaire, je ne lis que très peu de bande-dessinées. Je me concentre uniquement sur les romans, qui m’apportent cette narrativité romancée et ce suspens que j’aime tant. C’est donc avec appréhension que je débute Un bruit étrange et beau. Appréhension vite envolée, quand je découvre les traits si fins et si travaillés de Zep et son récit si original.

William est un chartreux, qui vit reclus dans un monastère depuis plus de vingt-cinq années. Vingt-cinq années sans jamais sortir de l’enceinte du monastère, avec comme seuls compagnons, huit autres chartreux, qui, comme William, ont fait don de silence et de pauvreté envers Dieu. Mais un beau jour, une de ses tantes, très riche, vient de mourir. William est donc convoqué à Paris, pour signer une succession d’héritage dans lequel son nom est présent. Pour la première fois depuis bien des années, il va sortir de sa zone de confort et va réapprendre à communiquer, va redécouvrir le monde, va se remémorer des souvenirs de son enfance ; en bref, il va réapprendre à vivre. Tout cela grâce aux contacts humains de Gabriel et Tolède, son cousin et sa cousine, et d’une certaine Méry, jeune femme atteinte d’un cancer, rencontrée inopinément dans un train.

L’imagination débordante de l’auteur m’a subjuguée. L’histoire est purement et simplement originale et surprenante. Je ne m’attendais pas du tout à une telle histoire de la part de Zep (qui, rappelons le, est quand même le papa de Titeuf).

Tels des grands curieux, nous allons suivre la vie bien particulière de William, ce religieux qui a donné sa vie à Dieu. William va nous montrer son quotidien ; un quotidien loin de ce que l’on connaît d’habitude. Silence et pauvreté sont de mises. La mort dicte le quotidien de cet homme, mort qui n’est pas montrée comme un tabou, mais bien comme une jolie conclusion de fin de vie. La mort et la vie s’entremêlent et dansent une sobre valse qui reste quand même périlleuse. Des couleurs sobres pour une histoire toute en pudeur et en retenue.

Une profonde émotion émane de cette BD. En quelques mots, en quelques coups de crayons, Zep nous hypnotise, nous embrigade dans son histoire pourtant noire et nous touche en plein cœur. On se questionne alors sur la vie, sur autrui, sur le monde et sur la mort. Mais avant d’avoir pu trouver des réponses à ces questions, on se retrouve, bien trop vite, à la dernière page, et on se dit… là, il s’est passé quelque chose de formidable ! Une fin à couper le souffle, que l’on ne voit pas venir.

Pour conclure, je peux le dire haut et fort : Un bruit étrange et beau est ma première BD coup de coeur. Une BD sobre dans sa représentation visuelle, mais forte de son point de vue textuel et des différentes façons dont elle arrive à nous faire réfléchir. A consommer d’urgence !

Ma note : 9,5/10————Votre note : ?

 

Ajouter cette vidéo à mon blog

 

Publicités

Fin de la parenthèse

Fin de la parenthèse de Joann Sfar
128 pages, éditions Rue de Sèvres, à 20€

 

Résumé : Seabearstein, peintre et amateur de femmes, reste enfermé quatre jours dans un hôtel particulier en compagnie de quatre jeunes filles afin de tenter de décryogéniser Salvador Dali par des mises en scène de ses tableaux. Une interrogation sur la vie, sur les pouvoirs de l’art et de l’amour, qui atteint son paroxysme lorsqu’il retrouve, au terme de son expérience, un Paris dévasté par la violence.

Extraits :  « Quand il se casse pendant dix secondes, je me dis : ouf ! Enfin tranquille. Et puis au bout de onze secondes, il me manque. »

« Pratiquer le nu sans désir, c’est sans doute devenir enfin un professionnel. »

Mon avis :  En avril dernier, j’ai tenté une première approche de l’auteur, avec sa bande-dessinée hautement originale, Tu n’as rien à craindre de moi. Mitigée à la fin de ma lecture, je n’avais pas su m’imprégner entièrement du style si particulier de l’auteur. J’ai donc retenté ma chance avec la suite de cette BD, Fin de la parenthèse.

Après avoir trouvé l’amour au soleil des îles, notre protagoniste doit par repartir dans la grisaille parisienne pour exercer son métier de peintre. A son arrivée à Paris, il va rencontrer Farida, responsable du centre Dalinien, qui va lui proposer une opportunité unique, une expérience exceptionnelle. Il va pouvoir s’enfermer pendant quatre jours dans un grand château, avec quatre jolies femmes nues, pour les dessiner. Une expérience déjà réalisée par le grand Salvador Dali, mort depuis, mais dont le corps est conservé précieusement. Une expérimentation durant laquelle les cinq personnages devraient pleinement plonger dans les méandres Dalinien.

La nudité est quasiment omniprésente dans ce second tome, bien plus que dans le premier. Les quatre filles, quatre mannequins, sont mandatées pour vivre nues durant quatre jours avec Seabearstein, le peintre. Tous sont coupés de l’actualité et des nouvelles technologies. Les femmes sont mises en avant, leurs physiques, leurs silhouettes, leurs seins et appareils génitaux ; elles se mettent à nues devant tous. Outre la nudité, on parle aussi crûment de sexe. Les âmes sensibles doivent donc se retenir de lire cet ouvrage.

J’aurais voulu aimer ce livre. Mais malheureusement, ce ne fût pas le cas. Je me suis ennuyée, et ce, dès les premières pages. Il faut dire qu’il ne se passe pas grand chose dans l’histoire, contrairement au premier tome, rempli d’amour et de questionnements sur les sentiments amoureux. Ici, Joann Sfar a préféré privilégier les dessins et l’essence mystique, tout en redonnant corps à Dali à travers l’art, au détriment d’une réelle trame fictionnelle. J’ai moins accroché…

L’auteur nous avait pourtant prévenu dans une courte lettre en guise de préface que son livre serait en quelque sorte un hommage au grand peintre. Eh bien, pour être un hommage, s’en est bien un. Fin de la parenthèse est presque aussi surréaliste que les peintures réalisées par Dali. Entre les champignons hallucinogènes ingurgités par les protagonistes, les idées farfelues des personnages et l’omniprésence de la nudité… c’est du Dali tout craché !

Une bande-dessinée étrange et fantasmagorique, qui redonne vie une seconde fois au grand peintre espagnol, Dali. Entre surréalisme, mysticisme et effets d’optiques, laissez-vous emporter dans la danse des mots et des dessins de Joann Sfar.

Ma note : 4/10

Tu n’as rien à craindre de moi

Tu n’as rien à craindre de moi de Joann Sfar
98 pages, éditions Rue de Sèvres, à 18€

 

Résumé : Véritable portrait d’un couple contemporain, cet album traverse les questions éternelles de l’amour et les éternelles questions de son auteur : l’art, la religion, l’amitié.
C’est l’histoire des meilleurs moments de l’amour : ils se rencontrent, se regardent, se parlent des nuits entières, s’aiment sans cesse… il la peint, elle s’amuse à être peinte… et après ?

Extraits :  « La vie, c’est un envol. J’ignore si je vais m’envoler avec lui. »
« Je n’exige pas, je suggère qu’on fasse l’amour sur le capot encore brûlant de ce véhicule de luxe qui n’est pas à nous. »

Mon avis :  Chacun a sa propre façon de s’aimer et de montrer à l’être aimé ses sentiments. Pour Seabearstein, dessinateur juif, qui aime éperduement son amante Mireille Darc, sa passion envers la jeune femme se voit à travers son regard. Il la regarde et la déshabille des yeux. Un beau jour, il se met à la peindre dans son plus simple appareil. Mireille se laisse peindre, elle se laisse voir et regarder, elle se laisse aimer. Entre désir, passion et sentiments, Joann Sfar retrace avec intimité l’histoire d’amour de ces deux amants.

Les deux personnages se mettent à nu – c’est le cas de le dire -, Seabearstein dévoile ouvertement son désir et son amour à l’encontre de Mireille, tandis que cette dernière se laisse voir dans sa tenue d’Eve et s’offre entièrement à son homme. Chers futurs lecteurs, si j’ai un conseil à vous donner, ce serait celui de ne pas rester au premier degré de l’histoire : on voit des scènes de sexe et des appareils génitaux, certes. Mais essayez de voir ce qui se cache derrière ces images crues, ce que l’auteur a réellement voulu sous-entendre.

Outre ces deux héros, d’autres personnages donnent leur vision de l’amour. Nous avons tout d’abord la meilleure amie de Mirelle Darc, Protéine, qui se désole de ne pas trouver un homme capable de la comprendre. Elle réfléchit même à la possibilité de se tourner vers les femmes. Puis, Nosolo, cet homme si étrange qui ne supporte pas de vivre seul.

En mélangeant l’art et l’amour, l’auteur nous offre un tableau de sentiments éparses. Tant et si bien que l’histoire d’amour des deux protagonistes se fige sur un tableau ; leur histoire devient un tableau d’art contemporain. Leur histoire, tout comme l’art contemporain, voit une transgression des frontières du classique, une rupture brutale avec les règles établies. Et c’est justement cette forme de liberté – liberté de la représentation, liberté de leur relation – qui rend intéressante l’histoire.

L’auteur se laisse également une liberté dans la forme et dans le ton employé pour créer cette bande-dessinée. Il n’explique pas tout, il laisse sous-entendre. Il ne dessine pas des cases bien rangées et linéaires, il laisse le choix de lecture aux lecteurs. Il sort du chemin standard pour affirmer sa propre identité artistique. C’est vraiment bien fait. Assez surprenant au début, mais vraiment captivant.

Tu n’as rien à craindre de moi, c’est une histoire d’amour moderne, qui mêle art, religion, politique et sentiments. Allez regarder quelques planches de cette BD avant d’acheter le livre : vous pourrez être surpris de la manière dont Joann Sfar parle de l’amour…

 

Ma note : 6/10

Le sculpteur

Le sculpteur de Scott McCloud
485 pages, éditions Rue de Sèvres, à 25€

 

Résumé : David Smith consacre sa vie à l’art – jusqu’à l’extrême. Grâce à un pacte avec le diable, le jeune artiste voit son rêve d’enfance réalisé : pouvoir sculpter tout ce qu’il souhaite, à mains nues. Mais ce pouvoir hors norme ne vient pas sans prix… il ne lui reste que 200 jours à vivre, pendant lesquels décider quoi créer d’inoubliable est loin d’être simple. D’autant que rencontrer l’amour de sa vie le 11ème jour ne vient rien faciliter !

Extraits : « David, c’est délirant ! Comment peux-tu encore croireque tu es amoureux de moi ??? Tu te sens seul, c’est tout. Déboussolé. Tu vois encore en moi cet ange venu du ciel juste pour toi… mais ce n’est pas moi, voyons ! »
« Pars ou reste. Mais quoi que tu fasses, fais-le vite. »

Mon avis : Quelle somptieuse découverte ! Cette bande-dessinée, plus familièrement appelée roman graphique, est originale au plus haut point. Elle est constituée de planches de dessins qui se rapprochent des dessins comics, mais avec un réalisme à couper le souffle.

Le protagoniste, David Smith, est un artiste sculpteur dont les oeuvres ne sont pas reconnues comme oeuvres d’art. Triste et déprimé, sa vision de la vie change le jour où l’apparition d’un de ses ancêtres morts se fait devant lui. Ce fantôme lui propose un deal : avoir le pouvoir de sculpter avec ses mains, en échange de quoi David devra lui laisser sa vie. Il n’hésite pas une seconde et le décompte de son existence commence dès lors. Mais ce qu’il ne savait pas, c’est que le destin nous réserve bien des surprises. Il en fera l’expérience en rencontrant la fille de ses rêves quelques jours plus tard.

Cette bande-dessinée est tout simplement étonnante. D’une part, elle est réaliste, avec la mise en scène d’êtres humains, des focalisations précises sur des détails minimes, des sentiments humains, comme l’amour, qui naissent durant l’histoire. Mais d’un autre côté, Le sculpteur se rattache aussi au genre fantastique, avec des apparitions de fantômes ou l’émergence de pouvoirs surnaturels qui proviennent du protagoniste. C’est une histoire mystérieuse, dont on s’imprègne totalement, en venant presque à ressentir les sons ou à renifler les odeurs qui émanent de l’intrigue.

L’histoire est essentiellement centrée sur le personnage principal. On voit un artiste incompris, qui baisse progressivement les bras après les multiples refus qu’il reçoit. Le lecteur voit la dépression de l’homme s’aggraver, avec une déperdition de ses biens sociaux, de ses espoirs et de son moral.
Seul brin d’espoir, seul soutient moral et artistique qui perce dans le roman ; c’est la jeune femme dont il s’est entiché, qui va essayer de l’aider à redonner un sens à sa vie.

J’ai beaucoup aimé ce roman, sa mise en scène, ses illustrations, ses histoires. Comme dit précédemment, ce roman graphique est très mystérieux, de sorte que le lecteur n’arrive pas vraiment à se figurer de la réelle teneur de l’intrigue. De plus, les transitions brutales de scènes entre le présent et le passé, la superposition d’histoires et les enchâssements brouillent l’esprit du lecteur, qui se perd de temps en temps dans les méandres de l’histoire.

Mais dans l’ensemble, j’ai apprécié cette bande-dessinée, qui sort vraiment du lot quotidien. Je recommande à tous de la découvrir.

Ma note : 9/10