L’amour propre


L’amour propre de Olivier Auroy

263 pages, éditions Intervalles, à 19€


Résumé : Au salon de massage de luxe de M. Victor, rue de Courcelles, entre les mains habiles de Waan, les hommes s’abandonnent. Depuis qu’elle est devenue orpheline, Waan est reconnaissante envers M. Victor, un ancien associé de son père, de lui avoir évité la fin tragique de la plupart des filles de sa condition en Thaïlande. Mais toute protection a un prix, que M. Victor n’oublie pas de réclamer entre deux symphonies.
Et si l’écrin somptueux dans lequel elle pratique aujourd’hui n’a rien à voir avec les arrière-cours miséreuses de Chiang Rai, depuis quelques semaines Waan ressent une inquiétude diffuse. Waan rêve alors de tout changer. Ne plus masser le corps des hommes. Mais a-t-on toujours le choix ? L’Amour propre est un thriller osé, palpitant et implacable dans l’univers clos et énigmatique des salons de massage.
C’est aussi une réflexion sans concession sur le rouage cruel et douloureux que peut constituer le désir des hommes et un plaidoyer radical pour le respect de celui des femmes.


Extraits  « Le destin nous embarque parfois dans des aventures auxquelles nous ne sommes pas préparées. »

« Je voulais être libre, sans attache, sans responsabilité, sans maître. Je me suis fait des illusions. On a toujours un maître, il prend toutes les formes, celle d’un patron, celle d’une famille, celle de l’argent et dans mon cas, celle de l’actualité qui conditionne mon existence. Le secret, c’est d’avoir plusieurs maîtres et de ne jamais laisser l’un d’eux prendre le dessus. »


Mon avis : Wann est orpheline et travaille dans un salon de massage à Paris pour subvenir à ses besoins. Elle est sous les ordres de M. Victor, l’homme qui l’a sortie de Thaïlande en lui promettant une vie meilleure. Elle se sent redevable envers lui et n’hésite pas à assouvir ses désirs, même les plus pervers. Mais cette vie n’est pas celle à laquelle aspire Wann, qui espère de tout coeur pouvoir partir de ce salon, retrouver son fils et mener une vie digne de ce nom. Sa rencontre avec Matthieu semble sonner le glas d’une nouvelle ère.

Olivier Auroy aborde une thématique peu commune et compliquée à traiter : la prostitution. Vous l’aurez compris, dans ce salon de massage, les filles vont souvent plus loin que les simples massages. M. Victor est une sorte de proxénète, qui dirige un réseau de filles « masseuses ».

Certaines personnes peuvent être révoltées de lire un ouvrage tel que celui-ci, dans lequel l’image même de la femme est avilie et salie, réduite à un simple objet sexuel. A mon sens, mettre en lumière une telle chose, avec autant de froideur et de crudité, permet de démontrer la perfidie et la perversité des hommes. On pourrait croire que le portrait que dresse l’auteur de certains des hommes est caricaturé et un peu exagéré, mais pourtant, il ne faut pas aller bien loin pour découvrir le manque de respect que peuvent avoir certains hommes envers les femmes. Forcer le trait, montrer des choses révoltantes, des violences physiques et psychologiques, peut faire prendre conscience, autant aux hommes qu’aux femmes de ce qu’il faut faire (ou ne pas faire) pour aller vers une intégrité et une égalité des sexes.

De plus, une enquête est menée en arrière-fond du récit pour découvrir ce qui a bien pu arriver à notre jeune protagoniste. Après le décès de ses parents, elle s’est retrouvée à la rue, à la merci de tous, obligée d’obéir aux hommes pour pouvoir survivre. Mais à bien y réfléchir, le décès de son père, était-il vraiment un accident comme l’affirme M. Victor ? Cette intrigue nous donne envie d’en apprendre plus et nous force donc à poursuivre avec frénésie notre lecture.

J’ai apprécié le trait stylistique de l’auteur, qui manie avec sensualité et précision les mots. Il a réussi à instaurer une ambiance particulière à son récit, qui perturbe notre esprit, tant l’histoire est peu commune, mais qui, en même temps, attire et intrigue.


L’amour propre est un roman déroutant mais percutant, qui interpelle et aiguise la curiosité. C’est un récit sous fond d’enquête, qui représente un véritable plaidoyer en faveur des femmes. 

Ma note : 7/10

Hôtel international

Hôtel International de Rachel Vanier
251 pages, éditions Intervalles, à 17€

 

Résumé : Lorsque Madeleine apprend le suicide de son père, un suicide pourtant attendu et redouté, sa réaction n’est pas celle qu’elle avait consciencieusement préparée. Désarmée, elle décide de remettre à plus tard l’affrontement de son deuil en s’envolant pour le Cambodge. Là, entre paumés des cinq continents,expatriés tordus et coutumes locales étranges, une communauté improbables e rassemble, soudée à grand renfort de séduction, de rires mêlés d’anglais de série télé et surtout de mojitos. Un mensonge en entraînant un autre, comme s’il en fallait toujours plus pour brouiller ses repères, Madeleine se retrouve embarquée dans l’organisation d’un défilé de mode. Car Phnom Penh a aussi sa Fashion Week. Et si cette terre d’exil et ces drôles de compagnons d’infortune ne se révèlent ni salutaires ni réconfortants, ils deviennent les décors et les acteurs d’un théâtre incongru vibrant d’humanité, d’aventures improbables et d’amours incertaines. Fuite en avant physique et psychologique,Hôtel International est le roman d’une vie mise entre parenthèses.

Extraits : « J’arrive toujours à me convaincre que ce que je fais est la meilleure solution. En réalité, je crois surtout que je n’en fais qu’à ma tête. »
« La vraie vie, c’est ce décalage aberrant entre le drame d’une situation et la banalité du quotidien qui continue son chemin, impassible, autour de nous. Le contrôleur contrôle, le mendiant mendie, le Parisien parisie. »

Mon avis : Je ne m’attendais absolument pas à aimer autant ce livre. La quatrième de couverture n’est pas très adaptée pour résumer le contenu d’Hôtel international, livre riche en surprises, en découvertes diverses – de culture, de mode de vie, de soi-même -, qui régalent le lecteur.

L’histoire se déroule au Cambodge, en Asie du Sud-Est, dans la capitale du pays, Phnom Penh, des années après les invasions khmers et les diverses guerres qui ont ravagées le pays – exterminants plus de deux millions d’habitants. Madeleine, jeune expatriée fuyant la France et les malheurs qui se sont abattus sur sa famille, a trouvé refuge dans un pays étrange, à l’opposé de son pays originel. Elle y découvre toutes les nouvelles coutumes, arrive à créer des liens avec les autres expatriés, et même à retenir quelques mots cambodgiens. Mais dans sa nouvelle vie exotique, elle n’oublie pas l’effroyable suicide de son père, la raison de sa fuite à l’autre bout du monde. Entre insertion professionnel et social dans ce nouveau milieu et travail sur soi pour faire le deuil de cette mort, Madeleine a bien du travail à réaliser avant de pouvoir vivre en paix.

Hôtel international se présente un peu comme un journal de bord que la protagoniste tient pour décrire toutes ses journées cambodgiennes. La narration à la première personne du singulier permet de se sentir plus proche de Madeleine et des situations qu’elle décrit.

Je ne connaissais le Cambodge que de nom, m’intéressant, jusqu’à maintenant, très peu à ce pays. Mais les descriptions très réalistes de ce roman, m’ont littéralement plongées au coeur de ce pays, si lointain de ma France natale. Des tuks-tuks par dizaines, voire par centaines, alpaguants les habitants, le revenu très pauvre des populations, qui leur permet à peine de survivre. Les cultes bouddhistes, les vestiges des horreurs de la guerre, mais le sourire, constamment présent sur le visage des habitants. Voilà comment se résumerait en quelques mots la vie Cambodgienne.

Outre cette découverte culturelle époustouflante, c’est surtout la motivation de Madeleine à quitter la France qui m’a surprise. Sans vouloir regarder la vérité en face à la mort de son père (pourtant bourré de médicaments depuis de nombreuses années), elle décide de fuir son ancienne vie et ses proches, pour tenter de tout oublier, et de se reconstruire ailleurs. Pas une seule fois, lors de son séjour au Cambodge, elle ne mentionnera ses véritables motivations. Le deuil se fera pas à pas, avec, souvent, des souvenirs d’enfance heureuse avec son papa, qui ravivera la douleur.

J’ai vraiment adoré ce roman. L’écriture de Rachel Vanier est très agréable à lire, elle permet de nous évader, de voyager jusqu’à des contrées lointaines. L’histoire de Madeleine est en plus très touchante ; c’est comme une leçon de vie qu’elle nous insuffle là. Profitez de ses proches quand il en ait encore temps, car la vie ne fait de cadeaux à personne. A découvrir absolument, je vous le recommande !

Ma note : 9/10

La belle affaire

La belle affaire de Sonia Ristic
145 pages, éditions intervalles, à 15€

 

Résumé : Comme l’héroïne de Breton dont elle porte le nom, Nadja est légèrement étrange. Un peu «off», diraient les Américains dans cette université du Vermont où elle enseigne l’écriture durant le semestre d’été. Absente à elle-même et au monde, comme déconnectée de son corps, de sa carrière d’auteur et de sa famille, qu’elle a laissée en France. Durant ces quelques semaines de canicule et d’orages, dans ces instants charnières à l’approche de la quarantaine et à l’heure des premiers bilans, dans cette Nouvelle Angleterre follement cinématographique, les souvenirs d’une première passion adolescente ressurgissent, réveillés par une rencontre amoureuse impromptue. Et Nadja de plonger dans une danse de la mémoire, valsant entre souvenirs et présent, entre trois hommes qui ont marqué sa vie de femme, trois moments de vérité, trois continents. Que reste-t-il de ce premier amour vécu sur la terre rouge et ocre qu’elle foulait pieds nus sous des pluies diluviennes ? Toutes les douleurs doivent-elles à tout prix être guéries ?

Extraits : « – D’accord, mais es-tu heureux ? elle a insisté.
– Le bonheur, je ne sais pas si ça existe vraiment, autrement que comme quelque chose de fugace et fugitif.
 »
« Parfois, Patrick regarde Nadja dans les yeux, comme s’il y cherchait quelque chose. Rien à voir avec le regard d’un homme qui s’abandonne à la chute amoureuse, non, il essaye de décoder un mystère. S’il savait, pense Nadja, à quel point il n’y a pas de mystère, à quel point c’est seulement du vide. »

Mon avis : Les éditions Intervalles ont le pouvoir de nous faire voyager aux quatre coins du monde en peu de temps. Après Hôtel international, de Rachel Vanier (le dernier livre que j’ai lu de cette maison d’éditions), roman qui nous plongeait dans la culture Cambodgienne, c’est maintenant en grande partie en Afrique que La belle affaire nous transporte.

L’héroïne, seul personnage réellement présent dans le roman, se prénomme Nadja, écrivaine française, elle a un mari et deux enfants. Néanmoins, elle passe ses étés en Amérique, loin de sa famille, à donner des cours d’écriture aux jeunes étudiants. C’est dans pareille situation que Sonia Ristic

nous fait pénétrer intimement dans l’esprit de la jeune femme.

De ce fait, ce qui frappe le plus le lecteur, c’est la solitude de Nadja, constamment perdue dans ses pensées, elle est comme absente au monde. De plus, elle ne vit pas les moments présents qui lui sont offerts, mais ressasse continuellement des épisodes passés de sa vie personnelle. On a l’impression que Nadja est en pleine recherche d’identité ; elle essaie de se trouver, de donner un réel sens à sa vie. Mais cette jeune femme est si mystérieuse qu’il nous est difficile de mettre à nu son esprit. Elle sous-entend beaucoup de choses, – comme le fait de ne pas aimer son mari, d’oublier ses enfants, de ne détester sa mère… – sans toutefois les confirmer. A première vue, ce qui étonne également le lecteur, c’est le contraste très fort entre la vie morne, monotone et sombre du présent de Nadja, en parallèle avec son enfance passée, peuplé de couleurs chatoyantes, de vie et de joie.

Car en réalité, ce qui hante désespérement les pensées de la jeune femme, c’est sa vie Africaine passée, sa rencontre avec le jeune Amadou, les traditions Africaines, la gentillesse des populations et la simplicité de la vie rurale. Mais la guerre faisant rage en Afrique, elle a été forcée de déserter le pays, pour se réfugier en France, en des lieux bien plus sécurisés. Son arrachement brutal de cette terre, causé en grande partie par sa mère, a causé une immense tristesse à Nadja. Comme un choc traumatisant de l’enfance, elle traîne ses souvenirs amères derrière elle, obnibulée par la terre Africaine qu’elle chérit tant.

Qui est réellement Nadja ? Une femme très mystérieuse, déracinée de son pays chérit, qui ne profite pas du moment présent, mais qui subit ses journées en pensant au passé. Un roman authentique, touchant, mais aussi interrogateur et intriguant.

Ma note : 6/10

Le muscle du silence

Le muscle du silence de Rouja Lazarova
154 pages, éditions Intervalles, à 16€

 

Résumé : Le Paris des années 1990 est le décor d’un amour improbable entre un psychiatre et sa jeune patiente. Pour lui, septuagénaire, survivant des camps nazis, le souvenir semble la clé de la joie de vivre. Pour elle, élevée derrière le rideau de fer, le corps est un obstacle dont il a fallu apprivoiser les limites.
Cet amour passion, amour transgression, dérangeant et fascinant, cocasse parfois, jaillit comme une nécessité des débris des mémoires totalitaires. Il se développe dans la fugacité d’un présent hanté par le passé mais sans véritable avenir. Car la maladie fait son apparition, telle une tierce personne qui s’infiltre dans la relation. Les deux amants pourront-ils s’aimer dans, plutôt que contre elle ?

Le roman, telle une recherche sur Internet, s’organise autour de mots clefs comme la « peur », le « désir » ou le « pouvoir ». Chacun de ces mots se fait l’écho d’une expérience intime de la vie des protagonistes, bouleversée par les totalitarismes, et qui se trouve revisitée par la parole, par le désir ou le souvenir dans le Paris indolent de la fin du XXe siècle.
Plutôt que de traiter de la vie sous les totalitarismes, nazisme ou communisme, le roman de Rouja Lazarova traite de la vie d’après. Il pose la question de la survie, des séquelles ou des déficits de la mémoire. Dans une langue sobre, précise, délicate, souvent empreinte d’humour, Le Muscle du Silence nous donne à voir des personnages qui, malgré un passé tumultueux et des luttes intérieures douloureuses, se délivrent des chaînes qui les entravent.

Extraits :  « Je me leurrais terriblement. La mort était un mot dont on n’apprenait vraiment le sens que quand elle advenait. »
« « Nourriture ». Quand on répétait obstinément un mot, il devenait mot-clé et ouvrait les cadenas de l’oubli. Il aidait la navigation dans la mémoire, il accélérait les recherches. »

Mon avis :  Voilà une lecture très intéressante, quoi qu’un peu déconcertante.

Rouja Lazarova nous raconte énormément de choses en très peu de pages. Il y a tout d’abord une rencontre fortuite entre un psychiatre et sa patiente. Lui a survécu aux camps nazis, elle a vécu derrière le rideau de fer. Deux générations qui ont connus d’énormes atrocités liées à la guerre. L’attirance physique et amoureuse va rapidement se faire ressentir entre ces deux êtres, que tout oppose (l’âge, le métier, le milieu), mais qui se comprennent dans leur regard posée sur la vie après ces horreurs vécues. Seulement voilà, une malédiction a dût tomber sur ces deux jeunes gens, qui, après avoir fait face à des situations horribles, se retrouvent maintenant aux prises avec la maladie.

On voit clairement que la guerre a laissée des traces. Pas seulement physiquement, mais surtout mentalement. Des souvenirs traumatisants sont racontés par la protagoniste, souvenirs qui la hantent quotidiennement. La recontre entre les deux héros va permettre d’adoucir leurs traumatismes. Mais la maladie va prendre le dessus et venir gâcher cette nouvelle vie. A première vue, c’est bien vrai, ce roman paraît dur et difficile émotionnellement à lire. Mais il est en fait très beau et rempli d’espoir.

Car, selon moi, Le muscle du silence est une ode à la vie. Après de multiples difficultés liées à la guerre, ils ont sût se relevés et essaient de continuer à vivre en oubliant le passé. Chacun, différemment, va de l’avant. Et alors qu’ils n’y croyaient plus, l’amour réapparaît dans leur quotidien, un amour passionnel et fusionnel. Malgré le peu de temps qu’ils leur reste à partager, ils vont se concentrer sur l’essentiel : leurs sentiments, en profitant pleinement d’être ensemble. Leur goût de la vie est revenu.

Ce roman est écrit avec un style très personnel. On se retrouve dans la plus stricte intimité des personnages, personnages qui nous touchent par leurs histoires et leurs vécus. L’auteure fait s’alterner les points de vue des deux protagonistes, avec une grande place accordée à la jeune femme et une parole plus restreinte accordée à l’homme. On a vraiment l’impression qu’ils se confient tous les deux aux lecteurs.

J’ai bien aimé lire ce livre, même si j’aurais aimé en savoir un petit peu plus – sur le contexte, les personnages, leurs caractéristiques, leur vie d’avant… Nous sommes tellement proches des personnages qu’on a envie de découvrir vraiment ce qui constitue leur vie. Néanmoins, j’ai beaucoup aimé cette histoire d’amour incongrüe, entre deux êtres déchirés par la noirceur de la guerre, qui retrouvent espoir et joie de vivre grâce à l’amour.

 

Ma note : 6/10

Avec les hommes

Avec les hommes de Mikaël Hirsch
122 pages, éditions Intervalles, à 16€

 

Résumé : A Brest, deux anciens amis se retrouvent après vingt années de séparation. Le premier, en devenant écrivain, semble avoir réussi sa vie; le second, en dépit de débuts prometteurs, n’est jamais devenu ce qu’on attendait de lui. Et si l’amertume rattrape souvent les grandes espérances, l’idée même de réussite peut parfois s’avérer illusoire.

De Tel-Aviv à la presqu’ile de Crozon, de la cour de Normale Sup’ aux monts d’Arrée, ces deux destins parallèles nous racontent la soif d’exotisme, la passion qui dévore et la littérature qui consume.

Variation jubilatoire sur le thème du voyage en Orient, réflexion su la honte et la cruauté. Avec les hommes est aussi et surtout un magistral roman d’amour.

Extraits : « La douleur revenait le tirailler longtemps après les faits, comme une ancienne blessure qui ne guérit jamais vraiment et lance périodiquement, en fonction du climat ou de l’humeur. »
« L’esprit s’en va, mais les histoires demeurent, conférant aux lieux une renommée usurpée. »

Mon avis : Déjà sélectionné pour le Prix Fémina de l’année 2010 avec son roman Le Réprouvé, Mikaël Hirsch se retrouve une nouvelle fois en lice, en cette année 2013, pour le même prix, avec son tout dernier ouvrage, Avec les hommes.

Mince roman d’une centaine de pages, au contenu non moins assagi, Avec les hommes conte l’incroyable histoire de deux hommes, aux antipodes l’un de l’autre, qui se croisent succinctement dans leur prime jeunesse, puis se séparent, pour dresser un bilan, bien des années plus tard, de la globalité de leur existence.

Mikaël Hirsch a le don de rendre plausible ce qui ne l’ait pas forcément. Avec maintes caractéristiques réalistes, il en vient à dresser l’exacte portrait, minutieux et minimaliste, des personnages qu’il représente.

Avec les hommes nous fait voyager. Pas seulement dans de sublimes paysages, mais également psychologiquement. On en vient à fouiller l’esprit des personnages, leurs motivations, et leurs caractéristiques. Pour le personnages principal, qui semble être l’un des seul personnages du roman, outre le narrateur, je lui ai trouvé des traits de caractéristiques communs avec le protagoniste dans L’étranger d’Albert Camus. Distants, lointains, mystérieux, négatifs et pessimistes, les accords ne sont que trop nombreux entre ces deux emblèmes de l’indifférence et de l’étrangeté humaine. L’absence de dialogues accentue l’aura énigmatique de Paul, notre protagoniste, qui semble, même après la narration complète de sa vie, encore fort inconnu aux yeux du lecteur. Seul point d’ancrage affectif, la parole du narrateur, très présente, qui rattache l’histoire à la réalité et apporte une grande dose d’humanisme.

Dans un même temps, l’auteur avec talent à semer la zizanie dans l’esprit du lecteur. La fiction et le réalisme se croisent, s’entremêlent pour ne former qu’un, au point que le lecteur vient à se poser la question : cette histoire, s’est-elle réellement déroulée ? La narration à la première personne du singulier renforce cette impression de biographie, les émotions qui se dégagent de l’écriture si enchanteresse de l’auteur ajoute davantage à cette incohérence.

Il faut dire que Mikaël Hirsch manie avec habilité et aisance la langue française. Il fait honneur à la littérature francophone, met en avant sa beauté, prône sa longévité, tout en restant dans un style d’écriture simple et accessible. Dans un même temps, l’auteur nous prouve sa large culture générale, en plaçant ici et là de nombreuses références culturelles très agréables, rendant d’autant plus vivant son récit.

Dans une écriture singulière et originale, Mikaël Hirsch déploie ouvertement l’intimité de son protagoniste, sa vie gâchée, perdue, en opposition avec celle de son narrateur, auquel tout profite. Un roman fort en émotions, en désaccord avec les règles affûtés habituelles, qui permet de réfléchir posément sur l’existence de notre vie, si ardemment entamée.

 

Ma note : 8/10

Au nom d’Alexandre

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Au nom d’Alexandre de Olivier Auroy
223 pages, éditions Intervalles, à 19€

 

Résumé : Alexandre exerce un drôle de métier : il invente des noms. Toute sa vie, il a baptisé des parfums, des pâtisseries, des voitures ou des missiles. Apprenant que sa fin est proche, un éditeur intrigué par son étrange vocation envoie à son chevet Fanny, une séduisante journaliste, pour qu’elle recueille ses mémoires. Mais la jeune femme repère quelques zones d’ombre dans ce parcours hors du commun.

Extraits :  « Qu’y a-t-il de plus excitant pour les supporters d’une équipe de football ? Obtenir un tir de réparation pendant la minute en or d’une phase finale ? Ou provoquer un penalty dans le money-time des play-offs ? A votre avis. »
« On avait, selon l’humeur, de l’indulgence pour le petit con, du mépris pour le gros con, de la tendresse pour le grand con, de la pitié pour le vieux con, de l’animosité pour le sale con et des envies de meurtre pour le connard.« 

Mon avis :  Quelle belle histoire qu’est celle d’Alexandre… Ce petit homme, presque insouciant mais si aguerri m’a vraiment touché au coeur. Je ne m’attendais absolument pas à ce qu’une telle histoire puisse autant m’émouvoir.

Alexandre est sur son lit de mort, rongé par la maladie, il attend la fin de sa vie. Pour prolonger son existence, en dépit des maux qui l’accablent, une journaliste est à son chevet pour recueillir ses souvenirs et écrire sa mémoire. Nous découvrons donc la vie d’Alexandre, cet homme de l’ombre, qui a pourtant brillé inconsciemment sur le devant de la scène. En effet, de par son métier atypique – inventer des noms pour des choses -, il a sut gravir des échelons, en trouvant le nom de la meilleure pâtisserie de Paris, ou même le nom que porterait le nouveau pape.

C’est vraiment un livre très émouvant. On plonge dans la conscience d’un mourant pour décortiquer toute sa vie et en faire ressortir les choses qui l’ont le plus marquées. Une vie tumultueuse et mystérieuse, qui paraît quand même assez vide aux lecteurs. En effet, les meilleurs souvenirs d’Alexandre sont ses deux grands-pères, qui lui ont transmis leurs amours des mots, Valentina, son amourette de jeunesse, ses deux amis, Simon et Nicolas, qui l’ont aidé à se lancer dans son métier singulier. En résumé, presque tout ses souvenirs tournent autour des mots, et rien que des mots. Le synopsis de la quatrième de couverture du livre le dit bien « Alexandre aurait-il oublié de nommer l’essentiel ? ». En effet, à trop de noyer dans les mots, aurait-il fini par oublier de vivre sa vie ?

Ce livre est vraiment poétique, écrit avec douceur, tout en légèreté. Il est même prouvé ici qu’après la mort d’un être, celui-ci continue à exister, à travers ce qu’il a fait et/ou crée dans sa vie. Le dénouement tend à le prouver, avec un élan d’espoir et d’avenir, qui fait face à la mortalité de l’homme. Une fin néanmoins assez tragique, qui m’a beaucoup émue.

Vous l’aurez compris, mon année 2016 commence fort au niveau livresque, avec un livre qui détonne de mon champ littéraire habituel. Il est comme un ovni, difficile à définir, mais extraordinairement attrayant. Tous les amoureux des mots vont pouvoir apprécier ce roman qui parle des mots, minutieusement écrit par Olivier Auroy. Un pur régal, merci pour ce moment (bien trop court à mon goût).

 

Ma note : 8/10