Six mois, six jours


Six mois, six jours de Karine Tuil

252 pages, éditions Grasset, à 18€


Résumé : « Dans l’anonymat d’une chambre d’hôtel, l’une des femmes les plus puissantes d’Allemagne se donna à un homme dont elle ne savait rien, qu’elle n’avait vu que deux fois dans sa vie… »

Mais au bout de quelques mois, l’homme menace de révéler à la presse leur liaison : tous leurs ébats ont été filmés. Juliana Kant la milliardaire dénonce le gigolo. On l’emprisonne, la morale est presque sauve.

Une affaire de mœurs chez les riches ? Une liaison amoureuse qui tourne au chantage sordide ? Karine Tuil, dans son roman le plus troublant, dévoile l’arrière-monde de cette aventure risquée : qui est à l’origine d’une telle fortune allemande ? Pourquoi le grand-père de Juliana, premier mari de Magda Goeb­bels, et militant nazi, n’a-t-il pas été arrêté à la Libération ? Sait-on que le père d’adoption de Magda était un juif qu’elle a renié puis laissé mourir ? Pourquoi les Kant ont-ils gardé le silence sur leurs activités industrielles sous le Reich ? Et si humilier sexuellement la jolie bête blonde était une forme de vengeance ? Les fils ont-ils d’ailleurs reconnu la faute des pères, les vivants ont-ils pardonné aux morts ?


Extraits : « D’où je viens, on méprise la bourgeoisie de ne pas en être. Et puis, un jour, par la grâce des choses, on est admis dans le cénacle, on devient ce qu’on déteste, on en est plus heureux… »

« Elle demanda : vous êtes journaliste ? « Pas vraiment. » Et vite, comme s’il craignait d’être entendu au-delà, il ajouta : « Je m’appelle Herb, Herb Braun, je suis photographe de guerre. »
– Et vous avez couvert quels conflits ?
– Rwanda, Bosnie, Géorgie entre autres… et vous ?
– Des conflits familiaux, uniquement… »


Mon avis : Karine Tuil est une romancière française, détentrice de nombreux prix littéraires, tous plus prestigieux les uns que les autres – le Goncourt des lycéens, le prix Interallié… Longuement plébiscitée dans les médias, ainsi que par les lecteurs du monde entier, c’est une auteure à succès que j’avais envie de lire depuis un petit moment. L’occasion s’est donc présentée avec Six mois, six jours, un livre original, détenteur du prix du Roman-News, qui récompense un ouvrage français déplaçant un fait d’actualité vers la fiction.

C’est bien le cas de cette histoire, qui traite du scandale qui a secoué la famille Kant, une des plus influentes d’Allemagne au XXème siècle. Juliana Goebbels, la fille, séduisante et riche héritière allemande, est séduite par un Herb Braun, qui deviendra son amant durant six mois et six jours. Une liaison secrète de prime abord passionnée et intense, qui va progressivement détruire la jeune femme. Car, en séduisant Juliana, Herb voulait se venger des actes passés de la famille Kant. Dans l’Allemagne du XXème siècle, après les désastres provoqués par la Seconde Guerre Mondiale, la mort de millions d’innocents, soldats, juifs, femmes, enfants…, les ressentiments sont puissants. Et il semblerait que la famille Kant ne soit pas blanche comme neige dans la barbarie qui a causé la mort de milliers de juifs.

Vous l’aurez compris, nous sommes face à une histoire d’adultère, avec des secrets qui dépassent le cadre de la tromperie classique. Ici, la vengeance guide les gestes de Herb. On oscille entre présent et passé, où le narrateur nous replonge dans le chaos qui a régné durant la Seconde guerre Mondiale. À ce moment-là, la famille de Juliana, déjà très puissante en Allemagne, a du faire des choix, rallier des clans, s’enorgueillir d’alliés peu recommandables aujourd’hui. Des années après, elle doit payer les décisions prises par ses ancêtres.

L’histoire est intéressante, mais j’en ressors quand même passablement déçue. Elle est rapidement lue, mais tout aussi vite oubliée. Je pense que le manque d’approfondissement des scènes, ainsi que des personnages ont rendues l’histoire trop futiles. Je n’ai pas pénétré dans le récit, je n’ai pas été touchée par les personnages, tout glissait sous mes yeux sans qu’aucune scène en particulier ne vienne m’accrocher. De plus, j’ai trouvé la narration en elle-même assez confuse. Le narrateur, qui raconte l’histoire, se trouve être un personnage essentiel de la vie familiale, un valet, qui reste fidèle à la famille Kant depuis des années. À travers ses dires, on peut le prendre pour un esprit torturé, un personnage singulier, qu’il est difficile de cerner. J’avoue avoir eu beaucoup de mal avec ce protagoniste, qui a largement contribué à ma non-adhésion à l’histoire.


Un récit qui navigue entre fiction et réalité, nous plongeant dans les affres de la Seconde guerre Mondiale, où la riche famille Kant sera au centre d’un scandale d’État. Une histoire trop confuse, qui manque d’approfondissements et s’oublie aussi vite qu’elle a été lue. J’ai été déçue par ce livre, mais je retenterai certainement un autre ouvrage de cette auteure.

Ma note : 3/10

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ISBN : 978-2-246-75831-0

Le sommeil le plus doux

Le sommeil le plus doux de Anne Goscinny
138 pages, éditions Grasset, à 13,50€

 

Résumé : « Son sourire aujourd’hui me donne envie de découvrir le monde. Elle oublie, je le vois, l’échéance des trois jours. Elle oublie que le temps est compté, elle oublie l’ombre et son murmure.
Il fait doux, Nice ouvre ses cadeaux. Il n’y a personne dans les rues. Je marche, enveloppée dans un caban trop large. Je ne pense qu’à ma mère. Je sais que la parenthèse se referme sur nous. Ma promenade, au gré du vent, au gré de rien, me conduit dans un joli jardin. Je m’assieds sur un banc, déboutonne mon manteau. Je respire. Trois pastels et mon carnet vont immortaliser le bleu, le vert et l’ocre.
C’est alors que je remarque cet homme. Il est là, tout près, assis sur un banc. Il me regarde. Il se lève. Vient vers moi. »
A. G.

C’est à Noël, sous le soleil d’hiver, qu’Anne Goscinny réunit une mère et sa fille pour un dernier voyage. Un roman poétique et personnel.

Extraits :  « Un sourire n’est jamais encombrant. Il est nécessaire, vital. »
« Au début, ce sera difficile, très difficile. Tu auras l’impression que tu ne sais plus marcher, plus parler non plus. Les premiers temps, tu seras paralysée. Un pied et puis l’autre. Tu marcheras jusqu’au Pont-Neuf. Et petit à petit tu rallongeras tes promenades, la rue de Buci, Saint-Sulpice, la rue du Regard. Et retour. Ce seront tes victoires. Tu devras apprendre à être Jeanne sans mère. Apprendre aussi à ne plus prononcer ce mot, maman. Deux syllabes si bêtes quand elles sont là, tout près. Deux syllabes interdites, comme ça, en moins de temps qu’il n’en faut pour mourir. Il faudra que tu découvres un nouvel alphabet. Tu t’apercevras qu’en te servant de l’ancien, personne ne te comprendra plus. Pour les gens que tu aimais et qui t’aimaient, tu ne seras plus que Jeanne qui a perdu sa mère. Ce deuil sera ta particule. Impossible à cacher. Moi je sais que tu apprendras. »

Mon avis :  C’est bouleversant… 140 pages pour décrire la perte. 140 pages profondes et poignantes, qui tentent de mettre des mots sur des sentiments indescriptibles.

Jeanne se rend à Nice, accompagnée de sa grand-mère, et de sa mère, mourante, sur laquelle elle veille au quotidien. Ce voyage spirituel, sur les traces de la jeunesse de sa mère, est une sorte de voyage d’adieu, une façon de boucler la boucle de la vie d’Hélène, sa mère. Atteinte d’un cancer depuis de nombreuses années, cette dernière voit son heure arriver. Mais comment faire face à la mort d’un être cher ?

C’est vraiment triste. Il faut avoir le coeur bien accroché et les larmes pas trop au bord des yeux pour lire ces lignes. Jeanne veille sa mère jusqu’aux derniers instants de sa vie. Une vie pleine de souffrances, dues en partie à cause de cette maladie mortelle, décrite comme un enfer. A partir de là, la mort n’est-elle pas préférable ? N’offre-t-elle pas une perspective plus lumineuse ? Jeanne va se questionner sur l’après, sur son avenir, sans sa « maman », sur le vide qu’elle va laisser, les choses de sa vie qu’elle va manquer.

Anne Goscinny, la fille du très célèbre auteur René Goscinny, père du Petit Nicolas ou des bandes-dessinées Astérix, s’inspire d’une part de sa vie personnelle pour écrire le livre. En effet, son père, sus-mentionné, est décédé alors qu’elle n’avait que 9 ans, d’une attaque cardiaque violente. Jeanne, dans le livre, a également perdue son père dans son jeune âge, à cause d’un infarctus. D’ailleurs, dans plusieurs interviews que l’auteure a donnée, elle dit clairement qu’elle ne s’est jamais remise de la mort de son père, et qu’elle ne souhaitait pas vraiment faire le deuil de cette mort.
Il faut vraiment avoir du courage pour écrire sur ce thème – toutes mes félicitations sont adressées à l’auteure – ; d’autant plus si la mort est entrée dans votre vie, à un moment ou à un autre, pour y apposer une marque indéfectible.

Le sommeil le plus doux, c’est un ouvrage sur la perte, certes. Mais c’est aussi un ouvrage sur l’amour. L’amour passionnel, l’amour inconditionnel, l’amour maternel, entre une fille et une mère. Jeanne veille sur la fin de la vie de sa mère, comme sa mère a veillée sur le début de la vie de Jeanne. Un lien indéfectible les unit.
Outre cet amour maternel, il y aura également de l’amour au sens premier du terme.

Gabriel va faire son entrée dans la vie de Jeanne. Cet homme, qui pourrait être son père, va bouleverser la vie de la jeune femme. Ils vont s’aimer d’un coup d’œil, d’un amour simple, sans fioritures. Un homme comme tombé du ciel, qui va faire son entrer dans la vie de Jeanne au moment où cette dernière en a le plus besoin.
Les chapitres vont s’alterner entre Gabriel narrateur et Jeanne narratrice. Une alternance de voix qui prend sens quand on arrive à la fin de notre lecture. Je ne vous en dis pas plus, je vous laisse seulement savourer l’exquis dénouement de ce livre.

Anne Goscinny a réussie le pari fou de poser des mots simples, emplis d’émotions et de sincérité, sur un sujet douloureux. On ne peut qu’être emporté par la poétique du récit, la justesse de la plume et la douceur de l’histoire.

 

Ma note : 6/10

Manuel à l’usage des femmes de ménage

dbc
Manuel à l’usage des femmes de ménage
de Lucia Berlin
557 pages, éditions Grasset, à 23€

 

Résumé : La publication de Manuel à l’usage des femmes de ménage révèle un grand auteur et un destin exceptionnel : Lucia Berlin, mariée trois fois, mère de quatre garçons, nous raconte ses multiples vies en quarante-trois épisodes. Élevée dans les camps miniers d’Alaska et du Midwest, elle a été successivement une enfant solitaire au Texas durant la Seconde Guerre mondiale, une jeune fille riche et privilégiée à Santiago du Chili, une artiste bohème vivant dans un loft new-yorkais au milieu des années 50 et une infirmière aux urgences d’Oakland. Avec un délicat mélange d’humour, d’esprit et de mélancolie, Berlin saisit les miracles du quotidien jusque dans les centres de désintoxication du sud-ouest des États-Unis, elle égrène ses conseils avisés et loufoques tirés de ses propres expériences d’enseignante, standardiste, réceptionniste, ou encore femme de ménage.
Dix ans après la mort de l’auteur, la découverte de Manuel à l’usage des femmes de ménage a constitué un événement littéraire majeur aux États-Unis, puis dans le monde entier. Comparée par la critique américaine à Raymond Carver et Alice Munro, Lucia Berlin est un grand écrivain injustement méconnu, un maître de la narration qui se nourrit du réel pour émerveiller son lecteur.

Extraits :  « Femmes de ménage : par principe, ne jamais travailler pour des amies. Tôt ou tard, elles vous en veulent d’en savoir aussi long sur elles. Ou bien c’est vous qui ne voudrez plus d’elles, pour la même raison. »

« Votre infirmière va arriver ! » Car tôt ou tard, elles se pointent. Mon attitude a leur égard a beaucoup changé. Avant, elles me semblaient strictes et sans coeur. Mais c’est la maladie qui est critiquable. Aujourd’hui, je vois combien cette indifférence est une arme contre la maladie. Combats-la, piétine-la. Ignore-la, si tu veux. »

Mon avis :  Avant toute chose, je tenais à remercier Babelio, de m’avoir permis de découvrir ce livre, à l’occasion d’une opération Masse critique. Très attirée par le résumé, je me suis laissé tenter par ce livre, témoignage d’une vie bien remplie.

Hélas ! quelle ne fût pas ma surprise en découvrant que cette histoire était en fait des histoires. Tout un tas de nouvelles, qui s’enchaînaient les unes derrière les autres. Si cette caractéristique avait été stipulée dans le résumé, il est certain que je ne l’aurais pas choisi. Très peu habituée à lire des nouvelles, je ne prends aucun plaisir quand j’en lis. L’enchaînement des nouvelles, très courtes, nous plonge, un instant, dans une histoire, pour finalement s’arrêter brutalement et redémarrer avec une nouvelle histoire. Je n’ai pas le temps de m’imprégner de l’atmosphère, ni d’apprécier les personnages.

Manuel à l’usage des femmes de ménage, est un recueil de nouvelles réalistes, qui reprennent plusieurs épisodes de la vie de l’auteure. L’auteure raconte ses multiples vies (tantôt professeure, alcoolique, ou secrétaire médicale), à travers des anecdotes souvent extraordinaires. Tenez-vous prêts à passer du rire aux larmes. Je suis admirative de l’incroyable vie de Lucia Berlin, bien remplie, unique en son genre. Elle méritait bien un livre !

J’ai quand même apprécié plusieurs nouvelles narrées. Certaines sont plus frappantes que d’autres, plus mémorables, d’autres un peu moins. Mais aucune n’est quelconque ni banale.

Ce qui m’a surtout dérangé, c’est l’alternance des nouvelles sans suite directe. L’auteure parle tantôt de sa vie d’adulte, pour enchaîner avec sa vie d’enfance, pour revenir à sa vie d’adulte. Je me sentais souvent perdue dans ce méandre de souvenirs, trop mélangé, trop brouillon. Le fait que des épisodes fictionnels venaient s’ajouter aux souvenirs réels m’a aussi perturbé. Je ne me suis pas sentie à l’aise durant ma lecture.

Étant très peu sensible aux nouvelles, je ressors déçue de cette lecture. Je reconnais quand même l’originalité de la plume de l’auteure, qui prend un ton dérisoire et absurde pou raconter des épisodes douloureux et tragiques de sa vie. Une incroyable vie, qui part dans tous les sens, comme ce recueil.

Ma note : 4,5/10