Cette histoire-là


Cette histoire-là de Alessandro Baricco
317 pages, éditions Gallimard


Résumé : Ultimo Parri est un jeune homme qui vieillit en s’efforçant de remettre de l’ordre dans le monde.
Il a cinq ans lorsqu’il voit sa première automobile, l’année de la course mythique Versailles-Madrid de 1903, dix-neuf le jour de la grande défaite de Caporetto en 1917, vingt-cinq lorsqu’il rencontre la femme de sa vie, et beaucoup plus le soir où il meurt, loin de sa campagne piémontaise natale.
Cette histoire-là est son histoire, qui nous emporte dans une course effrénée à travers le vingtième siècle, à laquelle l’écriture brillante et habile d’Alessandro Baricco confère une formidable vivacité, pour en faire une de ses plus belles réussites.


Extraits : « Elle me dit : Si tu aimes quelqu’un qui t’aime, ne démolis jamais ses rêves. »

« Il expliqua que personne ne doit jamais penser qu’il est seul, car en chacun de nous vit le sang de ceux qui nous ont engendrés, et cette chose-là remonte jusqu’à la nuit des temps. Ainsi nous ne sommes que le méandre d’un fleuve, qui vient de loin et continuera après nous. »


Mon avis : Alessandro Barrico est un auteur italien de renom, dont j’apprécie particulièrement l’originalité de la plume et le style poétique très particulier des histoires contées. Sans surprise, Cette histoire-là sort aussi du lot. C’est une histoire d’automobiles, de guerre et d’amour. C’est l’histoire d’Ultimo Parri, un petit garçon italien de cinq qui voit pour la première fois de sa vie une voiture. Emerveillé, embarqué par son père dans des courses folles, il rêve alors de bâtir son propre circuit automobile. Malheureusement, il est vite rattrapé par la première guerre mondiale. Enrôlé de force pour combattre lors de la bataille de Caporetto en 1917, il risque de perdre la vie plus d’une fois. Sorti sain et sauf, il quitte son Italie natale pour émigrer aux États-Unis, où il fait la rencontre d’Elizaveta, une russe, professeure de pianos, dont il tombe éperdument amoureux. Hélas, cette histoire d’amour n’étant pas réciproque, Ultimo disparaît, pour ne plus jamais donner signe de vie.

Cette histoire-là est bâtie en trois parties distinctes, qui racontent chacune une période de la vie d’Ultimo : l’enfance et sa passion naissante pour les voitures, son arrivée dans la vie adulte propulsé dans la guerre, puis son passage dans la vie d’adulte émigré dans un autre pays, loin de ses repères. La narration est originale, avec plusieurs narrateurs qui se succèdent pour raconter un bout d’histoire, parfois sans vraiment bien que l’on comprenne qui se trouve aux manettes. Le style est également particulier, ponctué de phrases incomplètes, de blancs, de paragraphes manquants… mais le tout reste gracieux et poétique : du Barrico tout craché !

Il n’y a aucun message particulier à discerner derrière ces mots. Ce n’est qu’un chemin de vie qui se dessine sous nos yeux, un garçon qui devient adolescent puis homme, avant de disparaître. C’est un roman que j’ai trouvé assez complexe, non pas dans la compréhension même du texte, mais plutôt dans l’analyse des personnages, dans l’absorption des émotions.

Ultimo, notre héros, tout comme Elizaveta, qui apparaît longuement dans la dernière partie, sont assez énigmatiques : ils ne laissent rien transparaître de leurs émotions ou de leurs pensées. On ne ressent pas d’attachement particulier envers ces deux personnages, sans doute parce qu’ils nous paraissent distants, un peu froids. On a du mal à comprendre leurs agissements, à clairement voir ce qu’ils ressentent et où ils veulent aller. Cela n’empêche en rien d’apprécier l’histoire et cet aura si particulier qui entoure nos héros.


Un roman poétique qui met en scène deux personnages complexes, qui évoluent et grandissent au début du XXème siècle, entre la naissance de l’automobile et la première guerre mondiale. Des chemins de vie que l’on suit avec volupté et passion. J’étais déjà une adepte d’Alessandro Baricco et je confirme son talent de conteur : j’ai beaucoup aimé. 

Ma note : 8/10

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ISBN : 978-2-07-078150-8
Traduction : Françoise Brun

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Un baiser qui palpite là, comme une petite bête


Un baiser qui palpite là, comme une petite bête
de Gilles Paris
219 pages, éditions Gallimard, à 13,50€


Résumé : « Je me suis laissée prendre, comme une fille facile. » Ainsi parle Iris avant de se donner la mort. C’est un choc pour l’ensemble du lycée mais surtout pour Emma, Tom et leurs amis. Conscients d’avoir mal agi, ils tiennent à mieux comprendre ce qui s’est passé et à défendre la mémoire d’Iris.


Extraits« Quand on fait l’amour à quinze ans, on est persuadé que ça va être nul, qu’on va tout foirer, une fois de plus. Qu’on ne réussira pas à revenir dans le sillon de l’eau, derrière un bateau, comme quand on fait du ski nautique. Et pourtant. Finalement on est normal. Je suis normale. »

« Nous les ados, on est mal dans notre peau. On aimerait muer plus vite, se débarrasser du mal qui circule en nous comme un sang pollué. À commencer par la voix qui bascule en un rien dans les aigus si on ne la contrôle pas. Ça craint. Et cette peau blanchâtre où s’égarent trois poils sur la poitrine. Nul. Une peau couleur du lait qu’on boit à chaque petit-déjeuner pour nous le rappeler. Et tous ces vilains petits boutons qui s’éparpillent un peu partout, surtout sur le visage, qui nous font presque regretter toutes les sucreries dont on est maboul. Les percer revient au pire, ils grossissent, tournent au violet et se voient encore plus. Et cet air dégingandé, qui se veut super cool, alors qu’on ne sait pas où poser nos pieds et encore moins se tenir debout, ne sachant pas quoi faire de nos bras qui se balancent, un peu comme ceux d’un singe. On passe du rire aux larmes, on a le seum, rien ne va, puis tout va sans qu’on sache pourquoi. »


Mon avis : Je suis toujours admirative de la façon dont Gilles Paris arrive à se renouveler constamment. Roman jeunesse, album, autobiographie, témoignage… avec en toile de fond, en fil conducteur constant, des sujets d’actualité plus ou moins tragiques, mais toujours plein d’émotions, avec le désir de faire réagir et d’ouvrir les yeux aux lecteurs.

Ici, malgré la poétique du titre – Un baiser qui palpite là, comme une petite bête -, le premier chapitre se veut très violent. Nous faisons la brève connaissance d’Iris, une jeune fille harcelée, humiliée, rejetée par les lycéens de son école, incomprise par ses proches, violentée puis jugée. Une torture qui la conduit à un acte totalement regrettable. Un drame qui pose la première pierre d’une histoire puissante, où l’on rencontre une bande de jeunes, qui continuent à vivre normalement, sans être pleinement conscients qu’ils ont été les bourreaux de cette jeune fille.

Il y a Emma, la bombe du lycée, la fille parfaite qui ne boit pas, ne se drogue pas et qui sort avec Solal, un mec tout aussi parfait ; il y a aussi le frère jumeau d’Emma, Tom, un garçon un peu solitaire, qui se cherche encore, tente des expériences, qui aime boire et se fumer en soirée, relever des défis et frimer devant ses copains ; il y a aussi Gaspard et Timothée, les amis de Tom ou encore Sarah et Chloé, les copines d’Emma ; il y aussi Aaron, ce garçon homosexuel ; Léon, ce geek boutonneux qui n’attire pas les filles ; ou encore Virgile, ce garçon amoureux en secret. Entre dispute, amour, amitié, vengeance, soirée, trahison… ils vivent un quotidien d’adolescents de leur âge, néanmoins hanté par le souvenir ténu d’Iris, qui s’immisce à intervalles réguliers pour leur rappeler ce que chacun lui a fait subir.

J’avoue que certains adolescents, peu emphatique, trop dévergondé, ne m’ont pas plût. L’image qu’ils renvoient n’est pas un exemple de sainteté pour les jeunes lecteurs : des adolescents qui se droguent et boivent jusqu’à sombrer dans le coma ; qui parlent des filles comme de vulgaires objets ; qui ne montrent que peu de moral, aucun intérêt pour leur avenir et encore moins pour les problèmes de leurs voisins. La façon dont ils perçoivent le cas Iris est d’ailleurs assez horrifiant, comme si ce qu’il lui était arrivé était commun et ne leur faisait aucun effet. Alors que chacun a joué un rôle important dans son processus d’harcèlement, j’ai l’impression qu’ils ne se rendent pas vraiment compte de l’impact de leurs faits et gestes et qu’ils n’en retirent finalement aucune morale.

Néanmoins, j’ai apprécié la modernité du récit, complètement intégré dans l’ère du temps, qui aborde des thématiques qui impactent les adolescents : le  harcèlement scolaire, la sexualité, l’amour, les relations avec les parents. Chacune est abordé de façon subtile, presque pudique, avec douceur, d’une écriture fine, un peu naïve. Pour ajouter plus de réalisme à l’histoire, Gilles Paris s’est même essayé au langage des jeunes, usant (et abusant peut-être un peu trop souvent) d’expressions issues du XXIème siècle, tous expliqués dans un lexique final. Moi-même assez proche de la classe d’âge des adolescents, je doute sincèrement qu’ils utilisent autant de diminutifs dans leurs dialogues quotidiens. Même si insérer ces mots nouveaux partaient d’une bonne intention d’assimilation, je trouve finalement qu’ils alourdissent un peu trop le récit.


Un récit moderne, qui aborde des thématiques qui parlent aux adolescents : harcèlement scolaire, sexualité, amour, relation avec les parents… Néanmoins, je ne recommande pas spécialement cette lecture aux plus jeunes, qui pourraient s’identifier à des personnages pas franchement recommandables.

Ma note : 6/10

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ISBN : 978-2-07-515303-4

L’idiot


L’idiot de Fiodor Dostoïevski

670 pages, éditions Gallimard


Résumé : Le prince Muichkine arrive à Saint-Pétersbourg. Idiot de naissance parce qu’incapable d’agir, il est infiniment bon. Projeté dans un monde cupide, arriviste et passionnel, il l’illumine de son regard. Par sa générosité, tel le Christ, Léon Nicolaïevitch révélera le meilleur enfoui en chacun. La trop belle Anastasia, achetée cent mille roubles, retrouve la pureté, Gania Yvolguine le sens de l’honneur, et le sanglant Rogojine goûte, un instant, la fraternité. Dostoïevski voulait représenter l’homme positivement bon. Mais que peut-il face aux vices de la société, face à la passion ?
Récit admirablement composé, riche en rebondissements extraordinaires, L’Idiot est à l’image de la Sainte Russie, vibrant et démesuré. Manifeste politique et credo de l’auteur, son oeuvre a été et restera un livre phare, car son héros est l’homme tendu vers le bien mais harcelé par le mal.


Extraits : « Ce qui compte, c’est la vie, la vie seule ; c’est la recherche ininterrompue, éternelle de la vie, et non sa découverte ! »

« Une fable innocente, inventée pour faire rire, même si elle est grossière, ne blesse pas le coeur humain. »


Mon avis : J’avais peur de débuter ce livre. Au vu de la densité du texte, de la pluralité des personnages et des avis divergents, j’étais assez circonspecte face à ce monument de la littérature russe. Par curiosité intellectuelle, je me suis néanmoins décidé à aborder cette oeuvre phare du XIXème siècle.

« L’idiot » s’appelle Léon Nicolaévitch, un prince Muichkine simple d’esprit, caractérisé par son envie d’être agréable et bienveillant envers la société russe. Un trait de personnalité qui intrigue et interroge les petites gens du peuple, peu habitués à voir surgir dans leur cercle ce type d’individu. À Pétersbourg où il atterrit, le prince, très naïf, pénètre dans un monde sans pitié : celui de l’aristocratie russe, où des nobles bien nés le traitent avec hauteur et condescendance.

J’ai ressenti des sentiments ambivalents à l’encontre de notre héros : ce prince, au surnom dévalorisant, m’a souvent agacé par sa fragilité, sa façon d’être avec les personnes qu’il rencontre, sa manière de se laisser avilir et dominé par les autres. Mais en même temps, il a réussi à me toucher. Sa sagesse, son humilité, sa façon toute personnelle de voir la vie, différemment des autres hommes, font de lui un être exceptionnel et différent, qui lui vaut ce surnom peu flatteur. Pour exemple, le prince voue un amour singulier à l’encontre de Nastasie, il voit au-delà de son aspect physique, il arrive à cerner sa personnalité, à adorer sa tristesse,  alors que les autres hommes ne s’attardent que sur leur désir physique. Une attitude qui lui vaut des remontrances et qui le place d’office en situation d’infériorité par rapport aux autres hommes, alors qu’il semble être beaucoup plus intelligent que la moyenne.

Je ne dirais pas que j’ai aimé, ni que j’ai détesté découvrir cette histoire. Disons que je suis satisfaite d’avoir pu étancher mon insatiable curiosité en découvrant ce classique que beaucoup encensent. J’ai néanmoins été agréablement surprise par l’accessibilité de l’écriture de Fiodor Dostoïevski. C’est un roman russe qui date du milieu du XIXème, qui ne comprend pas de termes vieillis, mais reste assez  fluide, avec des personnages cohérents et une description concrète de l’époque. On se balade à Saint-Pétersbourg, dans la campagne environnante, on est confronté à la société d’alors, où tout demeurait dans le paraître, l’excès et l’extravagance, manières d’asseoir sa supériorité : chacun tente d’accéder à une meilleure situation financière, à un mariage plus glorieux… Bien que l’auteur décrive une population aisée de la vie russe, où évoluent princes, généraux et gens de bonnes familles, il nous confronte néanmoins à des aspects plus rudimentaires de la vie d’alors : les inégalités, la pauvreté, la maladie, la folie, la place des femmes dans la société… La capacité de l’auteur à aborder avec justesse cette fresque sociale est quand même phénoménale, elle nous permet de percer l’âme humaine et de comprendre plus en profondeur l’état d’esprit d’alors.

À ma grande surprise, il est beaucoup fait mention d’amour entre ces pages : le prince et Nastasie, Nastasie et Rogojine, Gabriel Ardalionovitch et Aglaé, Aglaé et le prince… des couples qui se font et se défont au gré des réunions familiales et mondaines. Nastasie et Aglaé sont deux personnages féminins imprévisibles, difficile, voire impossible à cerner, qui agissent avec passion et désinvolture. Leur compassion et leur rejet cruel ne surgissent jamais quand on pourrait s’y attendre : même après six cent pages, elles arrivent encore à nous surprendre dans leurs agissements et leurs paroles, passant de l’amour à la haine en une fraction de secondes. Au fil du récit, on constate une nette alternance de scènes apaisées, où il est question de sentiments profonds et véritables à des scènes plus intenses, mémorables, qui déstabilisent et déconcertent. Une ambivalence qui contribue largement à rythmer l’histoire. 

Je ne cache pas que ma lecture fût laborieuse à certains moments, à cause certainement de la densité stylistique et narrative de l’auteur. Les personnages se multiplient au fil des pages, tant et si bien qu’on en arrive à s’y perdre. D’autant que certains sont appelés tantôt par leur titre de noblesse, tantôt par leur prénom, leur nom ou leur diminutif ; ce qui ajoute une difficulté supplémentaire aux lecteurs, obligé de bien répertorier le rôle et l’identité de chacun. Si on ajoute à cela la complexité des relations sociales qui existe entre les personnages, il est évident qu’un lecteur non averti va avoir beaucoup de mal à s’y retrouver ! L’histoire tend aussi en longueurs, avec des passages assez pénibles qui ont freinés l’avancée de ma lecture. Je pense notamment aux longues interventions d’un Hippolyte déprimé, atteint d’une phtisie qui l’anéantit, qui souhaite se suicider pour rester pleinement maître de son destin. Il s’épanche en élucubrations sans queue ni tête qui m’ont passablement ennuyées.


Un récit fourni et dense, qui nous plonge brutalement au coeur de la société Russe du XIXème siècle. Malgré quelques longueurs, je suis satisfaite d’avoir pu découvrir ce monument de la littérature, qui m’a fait voyager dans un univers extravagant, où le bien côtoie le mal, l’argent triomphant sur le partage, l’arrivisme social écrase l’humilité. Complexe, mais intéressant !

Ma note : 6,5/10

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Traduction : Albert Mousset

Comédies françaises


Comédies françaises de Éric Reinhardt

476 pages, éditions Gallimard, à 22€


Résumé : Fasciné par les arcanes du réel, Dimitri, jeune reporter de vingt-sept ans, mène sa vie comme ses missions : en permanence à la recherche de rencontres et d’instants qu’il voudrait décisifs.
Un jour, il se lance dans une enquête sur la naissance d’Internet, intrigué qu’un ingénieur français, inventeur du système de transmission de données qui est à la base de la révolution numérique, ait été brusquement interrompu dans ses recherches par les pouvoirs publics en 1974.


Extraits : « Il y a ceux qui ont la faculté de discerner la chance qui passe, et ils la saisissent, et ils repartent dedans. Et il y a les autres. Ceux qui ne savent pas la discerner, ou qui, s’ils la discernent, comme moi ce soir, ne savent pas la saisir. Ou ne sont pas assez rapides. Ou n’ont pas le courage. Ou peut-être ont peur. De réussir leur vie, d’être heureux. Courir vers son bonheur, comme j’aurais pu le faire ce soir en allant la voir dès que je l’ai remarquée, c’est dans le fond la chose la moins naturelle à l’être humain. »

« Tu peux laisser passer ton destin sans t’en apercevoir. Ton destin il s’arrête sous tes yeux deux minutes comme un train – et comme un con tu regardes ton avenir sans comprendre qu’il faut vite monter dedans avant qu’il ne reparte. »


Mon avis : Il y a deux mois seulement, j’ai lu L’amour et les forêts, l’un des romans les plus connus d’Éric Reinhardt, détenteur de nombreux prix littéraires. J’avais été passablement déçue de ma lecture, dont la thématique était intéressante, mais l’écriture un peu poussive. Malheureusement, mon sentiment général reste inchangé face à Comédies françaises, le dernier livre de l’auteur.

Dimitri est un jeune reporter de l’AFP, qui se passionne pour un sujet complexe : la naissance des télécommunications en France. Son enquête va d’abord le pousser vers Louis Pouzin, un ingénieur informaticien français, qui fût l’un des premiers à imaginer l’idée d’Internet dans le sens moderne que nous lui connaissons bien. Il va également plonger dans la vie d’Ambroise Roux, un riche industriel français, grand lobbyiste, qui a pris une place conséquente dans l’attribution d’Internet aux Américains. C’est précisément cette scandaleuse affaire que Dimitri souhaite rendre accessible aux citoyen : l’abandon de l’évolution informatique en France qui a permis aux Américains d’acquérir le monopole de ce marché planétaire.

         
———————- Ambroise Roux ——————————————– Louis Pouzin

C’est très enrichissant de découvrir la naissance d’Internet et les obstacles mis en place par les pouvoirs publics pour empêcher cette révolution numérique. Néanmoins, pour des lecteurs non initiés, il est parfois compliqué de bien suivre l’évolution historique, en grande partie à cause des termes spécifiques employés. À plusieurs reprises, lasse de ce verbiage sur l’histoire numérique française qui me donnait des maux de tête et une terrible envie de dormir, j’ai continué ma lecture en diagonale. Car oui, bien que ces longues incartades techniques apportent un éclaircissement intéressant sur la thématique cible, elles sont proposées à la lecture sous forme de catalogue, type Wikipédia, aucunement ludique, ni attrayant ou romanesque.

De plus, la construction globale du récit a de quoi être déconcertante. L’auteure enchaîne, sans transitions, des moments de pure fiction et des tergiversations sur l’art, les télécommunications, la politique française ou d’autres sujets plus stimulants. Ainsi, on peut croiser Dimitri, sa lubricité, ses vulgaires envies sexuelles et sentimentales, ses rencontres imprévues, enrichissantes, souvent étonnantes et dans le chapitre suivante, sans aucune forme d’attention particulière, les longs monologues, assez ennuyants, dont j’ai parlé plus haut. C’est désarçonnant.

Néanmoins, tout comme dans ma chronique sur L’amour et les forêts, je tiens à souligner la richesse littéraire d’Éric Reinhardt, la prouesse narrative dont il fait preuve, en alignant avec justesse des mots bien pesés, finement travaillés. Il rend un très bel hommage à la langue française !


Un roman riche, complexe, bien documenté sur la naissance d’Internet en France et ses obstacles politiques, mais qui s’étire en longueurs et en tergiversations. Je suis déçue de cette lecture, que j’ai finie à grandes peines.

Ma note : 3/10

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ISBN : 978-2-07-279698-2

Nouvelles orientales


Nouvelles orientales de Marguerite Yourcenar

149 pages, éditions L’imaginaire Gallimard


Résumé : Orientales, toutes les créatures de Marguerite Youcenar le sont à leur manière, subtilement. L’Hadrien des Mémoires se veut le plus grec des empereurs, comme Zénon, dans la quête de son Oeuvre au Noir, paraît souvent instruit d’autres sagesses que celles de l’Occident. L’auteur elle-même, cheminant à travers Le Labyrinthe du Monde, poursuit une grande méditation sur le devenir des hommes qui rejoint la pensée bouddhiste.
Avec ces Nouvelles, écrites au cours des dix années qui ont précédé la guerre, la tentation de l’Orient est clairement avouée dans le décor, dans le style, dans l’esprit des textes. De la Chine à la Grèce, des Balkans au Japon, ces contes accompagnent le voyageur comme autant de clés pour une seule musique, venue d’ailleurs. Les surprenants sortilèges du peintre Wang-Fô,  » qui aimait l’image des choses et non les choses elles-mêmes « , font écho à l’amertume du vieux Cornelius Berg,  » touchant les objets qu’il ne peignait plus « . Marko Kralievitch, le Serbe sans peur qui sait trompait les Turcs et la mort aussi bien que les femmes, est frère du prince Genghi, sorti d’un roman japonais du XIe siècle, par l’égoïsme du séducteur aveugle à la passion vraie, comme l’amour sublime de sacrifice de la déesse Kâli,  » nénphar de la perfection « , à qui ses malheurs apprendront enfin l’inanité du désir…  »
Légendes saisies en vol, fables ou apologues, ces Nouvelles Orientales forment un édifice à part dans œuvre de Marguerite Yourcenar, précieux comme une chapelle dans un vaste palais. Le réel s’y fait changeant, le rêve et le mythe y parlent un langage à chaque fois nouveau, et si le désir, la passion y brûlent souvent d’une ardeur brutale, presque inattendue, c’est peut-être qu’ils trouvent dans l’admirable économie de ces brefs récits le contraste idéal et nécessaire à leur soudain flamboiement.


Extraits :  « Il va sans dire que Marko reconquit le pays et enleva la belle fille qui avat éveillé son sourire, mais ce n’est ni sa gloire, ni leur bonheur qui me touche, c’est cet euphémisme exquis, ce sourire sur les lèvres d’un supplicié pour qui le désir est la plus douce torture. »

« Dans un univers où tout passe comme un songe, on s’en voudrait de durer toujours.« 


Mon avis : Marguerite Yourcenar est une très grande femme de lettres française, légitimement connue pour être la première femme à avoir été élue à l’Académie française, en 1980.

Ses Nouvelles si orientales sont sans aucun doute nées de ses multiples voyages autour du monde. Elle va s’inspirer des pays qu’elle a visité et des aventures qu’elle y a vécu pour rendre compte des personnages et de l’atmosphère de ses nouvelles. Toute sa vie sera un voyage ; voyage physique, voyage intérieur, mais aussi voyage littéraire.

La première nouvelle de cet ouvrage, intitulée Comment Wang-Fô fut sauvé peut se lire en échos avec la dernière du recueil, La tristesse de Cornélius Berg. Puisque ces deux nouvelles mettent en scène des peintres, qui peignent des portraits. Mais leur lieu commun s’arrête ici, puisque l’un peint un angle de la réalité, alors que l’autre représente une peinture déréalisée. Il faut avouer qu’il ne se passe pas grand chose dans ces deux récits, les héros étant totalement statiques, et l’auteure privilégiant des éléments descriptifs et une libre interprétation des lecteurs. Ce sont donc des nouvelles ouvertes à l’imagination et à la représentation subjective.

Le sourire de Marko est l’une de mes nouvelles favorites du recueil, puisqu’elle interroge directement la notion d’humanité. Marko Kraliévitch, personnage historique, est ici présenté comme un héros, un homme aux pouvoirs surhumains, qui va devoir affronter une série d’épreuves. Rien ne peut le détourner du droit chemin, exception faire du désir, qui va le trahir, puisqu’il va ébaucher un sourire face à de jolies femmes. Seule faiblesse qui le rend irrésistiblement humain. Marko est un héros qui interpelle, puisque son identité est quelque peu flou, les frontières entre ses capacités humaines et surhumaines étant brouillées.

Autre nouvelle, Le lait de la mort qui est une histoire très forte, qui montre le puissant amour maternel qu’une femme peut ressentir. En contraste direct avec l’amour maternel que l’on ressent via la figure féminine, on peut voir la cruauté des êtres humains ; cruauté entre frères et cruauté des frères envers leur belle-soeur. Ça laisse à réfléchir…

Le dernier amour du prince Genghi est une nouvelle fortement inspirée de l’oeuvre de Murasaki Shikibu, intitulée Genji Monogatari, qui met en scène un fils d’empereur d’une beauté exceptionnelle, qui charme de nombreuses femmes… comme notre Genghi. Cette nouvelle met en scène les relations qui perdurent entre les hommes et les femmes ; Genghi représentait l’orgueil et la domination masculine, alors que la Dame-du-village-des-fleurs-qui-tombent adopte un comportement féminin type, qui est celui de l’amour, de l’humilité et du sacrifice. Yourcenar est pleinement consciente du statut dévalorisée la femme et tend à le représenter aux lecteurs, pour qu’ils puissent en prendre pleinement conscience. Mais l’auteure s’oppose à ce que le féminisme soit pensé en opposition à l’homme ; elle préfère penser l’idée d’une fraternité humaine, d’une complémentarité universelle, liant les deux sexes…

Nous avons ensuite L’homme qui a aimé les Néréides, nouvelle mystérieuse, dans laquelle le personnage fait corps avec la nature. La tension entre nature comme lieu d’apaisement et de tranquillité et espace urbain, sera continue durant toute l’oeuvre de Yourcenar. On peut également voir que les Néréides ont achetées leur maison loin des routes urbaines, des touristes et loin du regard interrogateur du lecteur.

La nouvelle de La veuve Aphrodissia est sans doute l’une de mes préférées du recueil. Aphrodissia est une figure de femme forte, qui aime passionnément, qui revendique un désir de liberté, qui prend la défense des femmes et des sentiments. Son nom prend des connotations divins, puisqu’elle rappelle la déesse de l’amour Aphrodite. Mais la nouvelle se structure telle une tragédie antique, puisque le destin de cette pauvre femme se termine brutalement et d’une façon horrible. L’amour et la mort sont deux thématiques centrales qui se croisent dans de nombreuses nouvelles de Yourcenar, mais principalement dans celle-ci, avec l’amour passion qui mènera à la mort tragique.

Kâli décapitée est quant à elle une bien mystérieuse personne. Le nom de Kâli est tirée de la mythologie hindoue et désigne une déesse qui contient l’équilibre des opposés. Dans cette nouvelle, la figure de Kâli est prise entre son aspect mystique et son humanité. En effet, les Dieux, jaloux de sa beauté, l’ont tuée, avant de lui redonner une seconde chance, en assemblant son corps avec un corps de prostituée. Le personnage de Kâli va aller au-delà de cette binarité mortalité/immortalité, vie/mort, grâce à l’expérience de la sagesse et à sa rencontre avec cet espèce de Bouddha spirituel qui clôt le récit.

Après Le sourire de Marko, le personnage de Marko est reprit une deuxième fois dans La fin de Marko Kraliévitch, qui ne vient pas à la suite de la première nouvelle, comme si l’auteure avait choisie d’encadrer toutes les nouvelles du récit entre ces deux là. La vaillance dont avait fait preuve  Marko dans Le sourire de Marko se clôt ici par une fin presque pathétique, à travers laquelle on voit Marko mourir pour rien. Étrange…

Vous avez sans doute remarqué que l’entièreté de l’oeuvre de Yourcenar est saupoudrée d’une touche de magie fantastique, qui rend compte de personnages et d’ambiances qui poussent le lecteur à interpréter subjectivement les récits et à imaginer des scènes. Ainsi, dans Kâli décapitée par exemple, le sort final réservé à Kâli n’est pas clairement rédigé, laissant le soin aux lecteurs de combler les points de suspension qui clôture la nouvelle par sa propre interprétation finale. Le lecteur participe donc à la mise en forme du récit et titille son esprit imaginatif. Ingénieux et bien réalisé !

L’exotisme de toutes les nouvelles m’a plût. Les influences de l’auteure se font ressentir et se transmettent aisément. Avec Yourcenar, on voyage (Orient, Occident…), on découvre des univers qui nous sont étrangers, des cultures, des traditions lointaines… c’est un pur plaisir. Le style d’écriture est également époustouflant, à la lisière du récit poétique. Je suis bluffée, et émerveillée par ce magnifique recueil. Ravie d’avoir pu l’étudier en cours pour en savourer toutes les subtilités.

Ma note : 8/10