Sans sang


Sans sang de Alessandro Baricco

121 pages, éditions Folio


Résumé : «Dans la campagne, la vieille ferme de Mato Rujo demeurait aveugle, sculptée en noir contre la lumière du crépuscule. Seule tache dans le profil évidé de la plaine.
Les quatre hommes arrivèrent dans une vieille Mercedes. La route était sèche et creusée – pauvre route de campagne. De la ferme, Manuel Roca les vit.
Il s’approcha de la fenêtre. D’abord il vit la colonne de poussière s’élever au-dessus de la ligne des maïs. Puis il entendit le bruit du moteur. Plus personne n’avait de voiture, dans le coin. Manuel Roca le savait. Il vit la Mercedes apparaître au loin puis se perdre derrière une rangée de chênes. Ensuite, il ne regarda plus.
Il revint vers la table et mit la main sur la tête de sa fille. Lève-toi, lui dit-il. Il prit une clé dans sa poche, la posa sur la table et fit un signe de tête à son fils. Tout de suite, dit son fils. C’étaient des enfants, deux enfants.»


Extraits « Mais rien n’arriva, parce qu’il manque toujours quelque chose à la vie pour être parfaite. »

« – Qu’est-ce que ça veut dire un monde meilleur ?
– Un monde juste, où les faibles ne doivent pas souffrir à cause de la méchanceté des autres, où n’importe qui peut avoir droit au bonheur. »


Mon avisLa couverture et le titre de Sans sang offrent une image assez claire de ce qui se trouve à l’intérieur du livre : des scènes de guerres, beaucoup de violences, des meurtres et des litres de sangs. Une petite fille voit son père mourir devant ses yeux. Son meurtrier, qui pourtant a tué de mains nues, se laisse émouvoir par les yeux innocents de cette petite fille. Bien des années plus tard, ils se retrouvent, et discutent de ce temps passé et de cet acte meurtrier. Arriveront-ils à oublier ?

Sans sang est un roman empli de dualités : la vie et la mort, la tristesse et la joie, le pardon et la vengeance, viennent rythmer le fil de l’histoire. De nombreux questionnements sur la guerre viennent se superposer au récit : comment se repentir après avoir commis des actes cruels, comment oublier ou continuer à vivre après avoir commis le pire ?

J’ai été assez horrifié par certaines scènes sanglantes de l’histoire, que j’ai trouvé crues, comme posé au milieu du livre sans finalité précise. C’est un peu le ressenti global que j’aie de cette histoire : une narration cruelle, sans filtre, mais qui ne laisse pas percevoir avec limpidité les tenants et aboutissants de cette narration dramatique.

Je suis donc déçue de cette histoire. Il faut dire que Alessandro Barrico m’a habitué à mieux, notamment à travers Novecento : pianiste, qui raconte l’histoire d’un jeune garçon, qui est né et a vécu toute sa vie sur un bateau. C’est un roman très émouvant, dont je me souviens encore des années après. Je vous recommande donc fortement de lire Novecento : pianiste ou même Soie, qui racontent des histoires aussi surprenantes, mais bien plus fines et travaillées que celle narrée dans Sans sang.


Alessandro Baricco est un auteur italien à la plume acérée, qui divise souvent les foules : soit on adhère, soit on déteste. Je n’ai pas aimé ce livre, que je juge trop cru et ambigu, mais je vous encourage à découvrir les autres oeuvres de l’auteur. 

Ma note : 3,5/10

 

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Les raisins de la colère


Les raisins de la colère de John Steinbeck

639 pages, éditions Folio


Résumé : Années 1930, Oklahoma. Tom Joad est libéré de prison suite à un homicide involontaire. Il retourne à la ferme familiale mais une mauvaise surprise l’attend : la ferme a été saisie par une banque et sa famille, totalement ruinée, est sur le départ. Elle s’apprête à partir en Californie, avec l’espoir de trouver un emploi et de vivre dignement.
La famille Joad, partagée entre la peine de devoir quitter « la terre de ses pères » et l’espoir d’une vie meilleure, entame donc un long périple sur la route 66, à travers les grandes plaines de l’ouest, en direction d’une Californie mythifiée. Mais le voyage ne se fait pas sans difficulté. La dislocation de la famille commence.
La famille Joad arrive finalement en Californie et réalise rapidement que, non seulement il n’ y a pas assez de travail pour tous les immigrants et qu’elle devra vivre dans des conditions de vie effroyables, mais également que les « Okies » sont craints et haïs par les autochtones qui ne voient en eux que des marginaux et des agitateurs potentiels.
Malgré les difficultés, la famille Joad ne perd pas espoir et, malgré la faim, la pauvreté et l’injustice, mobilise toute son énergie pour essayer de s’en sortir…


Extraits  « La seule chose qu’il faut voir, c’est que chaque fois qu’il y a un pas de fait en avant, il se peut que ça recule un brin, mais jamais d’autant. »

« Des fois, un homme triste peut se débarrasser de sa tristesse rien qu’en parlant. »


Mon avis : Ce livre a patienté plusieurs années dans ma PAL, avant d’être brusquement sorti un beau jour d’avril. La cause ? Le club de lectures de Babelio, que je remercie vivement qu’avoir élu élu ce livre comme lecture du mois d’avril.

L’histoire se passe dans les années 1930, aux États-Unis, en pleine crise économique. Après plusieurs années passées derrière les barreaux, Tom rentre chez lui. Mais il découvre sa maison vide et détruite. La ferme familiale des Joad a été saisie par une banque et la famille a été expulsée et contrainte de rejoindre la Californie, où du travail les attendent, espèrent-ils. La traversée de l’Ouest débute, avec à bord Tom, ses parents, son grand frère, ses deux petits frères et soeurs, son oncle John, ses grands-parents, et le pasteur Casy. La famille va rencontrer de nombreux obstacles sur leur route, et pas des moindres.

Plongés dans les années 1930, nous suivons la famille Joad dans leur traversée de l’Ouest, à la rencontre d’une terre accueillante.  Malheureusement, ils vont rapidement côtoyer la faim, la soif, le froid, la pauvreté et surtout l’injustice. La famille, et en particulier Tom, son frère, son père et son oncle, cherchent désespérément un travail, pour récolter quelques sous pour nourrir les leurs. Mais, face à l’arrivée de centaines de milliers de familles affamés, les fermiers de l’Ouest ont mis en place une stratégie cruelle : faire baisser au maximum les salaires. Le travail manquant et les familles étant affamés, ils sont rapidement exploités, dans l’obligation d’accepter de travailler pour quelques miettes de pain. Les lecteurs qui, comme moi, ont une imagination débordante, ne peuvent s’empêcher de faire un parallèle avec notre monde moderne, où l’exploitation et l’injustice sociale n’est encore que trop présente.

Toutes ces difficultés ne semblent pas désolidariser la famille Joad, qui reste unie envers et contre tout et tous. J’ai particulièrement apprécié le personnage de Mâme Joad, la mère de famille, qui montre une force de caractère invraisemblable, une générosité et un courage sans précédent. Tout l’amour qu’elle reverse aux siens et aux autres m’a impressionné. C’est un modèle de femme forte sur qui l’on peut prendre aisément exemple !

Il y a aussi cette solidarité qui se met en place entre les gens défavorisés. Ceux qui n’ont plus rien sont ceux qui donnent le plus. C’est invraisemblable, mais tellement beau et touchant à voir ! A croire que le trop plein d’humanité des uns à déshumanisé les autres.


Ce roman social, classique de la littérature américaine, saura séduire tous ses lecteurs. Une histoire divertissante et instructive qui ne peut laisser personne indifférent. 

Ma note : 8,5/10

 

Le confident


Le confident de Hélène Grémillon

315 pages, éditions Folio


Résumé : Camille vient de perdre sa mère. Parmi les lettres de condoléances, elle découvre un étrange courrier, non signé. Elle croit d’abord à une erreur mais les lettres continuent d’arriver, tissant le roman de deux amours impossibles, de quatre destins brisés. Peu à peu, Camille comprend qu’elle n’est pas étrangère au terrible secret que cette correspondance renferme.

Dans ce premier roman sur fond de Seconde Guerre mondiale, Hélène Grémillon mêle de main de maître récit historique et suspense psychologique.

« Le confident » a obtenu cinq prix littéraires et été traduit en vingt-sept langues.


Extraits :  « Ce ne sont pas les autres qui nous infligent les pires déceptions, mais le choc entre la réalité et les emballements de notre imagination.« 

« Il faut toujours se souvenir de ce qu’on dit et à qui, sinon ça risque un jour de se retourner contre vous… »


Mon avisLe confident, c’est un livre plébiscité par de nombreux lecteurs amateurs et critiques professionnels. C’est le premier roman écrit par Hélène Grémillon, qui est entré sur la scène littéraire par un coup de maître : en remportant pas moins de 5 prix littéraires en un laps de temps réduit. Un palmarès impressionnant, qui laissait présager une histoire grandiose. C’est donc avec curiosité et excitation que j’ai ouvert la première page de ce récit.

Camille, éditrice, vient de perdre sa mère. Parmi les lettres de condoléances, elle découvre un mystérieux courrier provenant d’un auteur anonyme, qui lui raconte une étrange histoire. Pensant d’abord à une erreur de destinataire, puis à un auteur qui souhaite faire lire ses écrits à une éditrice reconnue, Camille s’étonne de recevoir chaque semaine une nouvelle lettre, avec la suite de l’histoire narrée. Plus les semaines passent et plus l’histoire lui apparaît comme familière. Elle comprend rapidement que l’histoire racontée est en fait un bout de son histoire ; ou plutôt, l’histoire de sa véritable origine.

A travers une alternance de points de vue, on comprend que deux femmes se disputent la maternité d’une certaine Louise. L’une est sa mère biologique, l’autre sa mère adoptive. Il n’y a pas une méchante et une gentille mère, mais bien deux êtres humains, qui pensent différemment et ressentent des émotions contradictoires. Malgré leurs divergentes pensées, elles se confondent sur un point : le puissant amour qu’elles déversent à Louise.

En somme, Le confident, c’est surtout une histoire d’amours. Amour tendre d’une fille pour sa mère. Amour fou d’un homme pour une femme. Amour dévastateur d’une mère pour sa fille. Des émotions puissantes et poignantes, qui ne peuvent qu’émouvoir le lecteur. On se sent compatissant envers tous ces personnages ; on ne peut s’empêcher de se mettre à leur place et d’essayer de voir ce que l’on aurait fait, nous, si nous étions dans leur situation. Mais les sentiments échappent à la raison et ne se contrôlent pas, ils ne peuvent être dictés qu’avec le coeur. Pascal le disait si bien : « le coeur a ses raisons que la raison ignore« .

Toute l’histoire prend appui sur un arrière-fond historique : Paris est envahie par les soldats Allemands. Les populations fuient, les hommes français sont partis à la guerre, l’ennemi est à chaque coin de rue, tout le monde est aux aguets. Insérer un fond historique peut être intéressant, mais dans le cadre de cet histoire, je ne l’ai pas trouvé très pertinent. En effet, de mon point de vue, il n’a pas était assez exploité et n’a rien apporté de plus au récit initial : il n’est resté qu’une toile de fond vide, rendue accessoire par la puissance de l’intrigue.

Une intrigue qui se finit en queue de poisson : la fin m’a laissé songeuse. Je n’ai pas vraiment compris où voulait en venir l’auteure dans son dénouement. C’est une fin ouverte, énigmatique, qui donne l’impression d’une histoire inachevée… ou trop tôt terminée. Ce final restera un grand mystère…

 


Le confident, c’est l’histoire secrète de deux femmes, qui vouent un amour inconditionnel à la même petite fille. Un récit poignant, qui nous fait ressentir plus que jamais ce que signifie « l’amour maternel ». 

Ma note : 6,5/10

 

Body


Body de Harry Crews

305 pages, éditions Folio


Résumé : Une jeune fille au nom improbable de Dorothy Turnipseed quitte sa ville natale avec des projets plein la tête. Sous la férule implacable de l’entraîneur Russell « Muscle » Morgan, gourou du body-building, elle devient Shereel Dupont, une des principales candidates au titre de Madame Univers.
C’est alors que la famille de Shereel, des péquenots qui promènent joyeusement leurs masses graisseuses, débarque dans l’hôtel de grand luxe où se tient le concours de Monsieur et Madame Univers…
Dans une prose tendue et efficace, Harry Crews nous conte une hallucinante histoire d’excès et de limites qu’il mène jusqu’à son final explosif.


Extraits :  « La vérité, c’est que j’ai jamais aimé rien d’autre que gagner. Autrement dit, vaincre les autres. Dans la vie, il y a les vainqueurs et les vaincus. J’ai pas fait souffrir ma mère à la naissance pour faire partie des vaincus.« 

« Derechel il péta. Cette fois, pet long et gras. Qui n’échappa pas à l’oreille exercée de Friedkin. Il était formellement interdit au personnel du Blue Flamingo de péter pendant les heures de travail. Tous les employés – jusqu’aux plongeurs – étaient mis en garde contre l’ingestion d’aliments tels que les choux, les cacahuètes et, surtout, les redoutables haricots secs. Les clients d’un des palaces de Miami Beach étaient en droit d’être à l’abri des vents à moins que, naturellement, ils n’en fussent les auteurs.« 


Mon avis : Les éditions Folio affichaient en lettres capitales sur la page de couverture de ce roman, qu’il était placé dans leur catégorie « policier » ; chose qui m’enthousiasmait particulièrement. Or, j’ai découvert, très déçue, qu’il n’y avait point de trace de disparition, de meurtre ou d’enquête dans cette histoire. Folio devrait revoir sa catégorisation, puisqu’elle peut mener à de grandes désillusions.

Bien qu’affectée par ce manque d’enquête policière, comme j’avais largement débuté ma lecture, j’ai prit la décision de la continuer quand même. C’est l’histoire de Dorothy Turnipseed, rebaptisée Shereel Dupont, une championne de bodybuilding, qui s’apprête à concourir pour le titre de Miss Cosmos. Soutenue par son coach Russell, elle va également recevoir le soutien de l’intégralité de sa famille, qui ont fait le déplacement pour venir assister au show. Mais la concurrence est rude : bien que favorite au titre, Shereel devra combattre contre Marvella, une bodybuilder noire, qui a déjà remporté d’autres titres face à elle.

Harry Crews nous plonge en plein dans ce monde très sélect – et très spécial – des bodybuilders. On suit le quotidien de Shereel avant le show final. Privations alimentaires, efforts physiques quotidiens, forces mentales, sont le lot quotidien de chaque bodybuilders. Ce sont des heures de travail et de souffrance qui précèdent les performances.

J’ai été assez surprise de trouver, dans ce roman à la thématique studieuse, un côté grotesque. En effet, l’entourage familial de Shereel, est composé de personnages décalés. Alors que leur fille est une championne à la musculature impeccable, il est étrange de constater des corps gras et gros chez sa mère et sa soeur. On peut également constater un manque de civisme, de culture et d’intelligence chez tous les membres de sa tribu (père, frère, fiancé…). Des personnages haut en couleurs, en marge de la société, qui comptent comme ligne directrice des récits de Harry Crews. On peut dire que dans ce livre, comédie et tragédie sont mélangés avec astuce, nous servant tout à la fois un roman à l’humour grinçant mais à la gravité certaine.


Ne vous laissez pas avoir : Body n’est pas un roman policier, mais bien une histoire déjantée sur le monde du bodybuilding. Grâce à sa progression dramatique, cet opus vous offrira une histoire comico-tragique, avec un final explosif. Intéressant et bien écrit, j’ai passé un bon moment de lecture. 

Ma note : 6,5/10

Merci au site Livraddict, grâce à qui j’ai pu découvrir ce titre.

Le livre de sable


Le livre de sable de Jorge Luis Borges

285 pages, éditions Folio


Résumé : Ce livre comporte treize nouvelles. Ce nombre est le fruit du hasard ou de la fatalité – ici les deux mots sont strictement synonymes – et n’a rien de magique. Si de tous ces écrits je ne devais en conserver qu’un seul, je crois que je conserverais  » Le congrès « , qui est à la fois le plus autobiographique (celui qui fait le plus appel aux souvenirs) et le plus fantastique.
J’ai voulu rester fidèle, dans ces exercices d’aveugle, à l’exemple de Wells, en conjuguant avec un style simple, parfois presque oral, un argument impossible. Le lecteur curieux peut ajouter les noms de Swift et d’Edgar Allan Poe.
Je n’écris pas pour une petite élite dont je n’ai cure, ni pour cette entité platonique adulée qu’on surnomme la Masse. Je ne crois pas à ces deux abstractions, chères au démagogue.
J’écris pour moi, pour mes amis et pour adoucir le cours du temps.

Jorge Luis Borges


Extraits :  « Le surnaturel, s’il se produit deux fois, cesse d’être terrifiant.« 

« -Oh ! nuits, oh ! tièdes ténèbres partagées, oh ! l’amour qui répand ses flots dans l’ombre comme un fleuve secret, oh ! ce moment d’ivresse où chacun est l’un et l’autre à la fois, oh ! l’innocence et la candeur de l’extase, oh ! l’union où nous nous perdions pour nous perdre ensuite dans le sommeil, oh ! les premières lueurs du jour et moi la contemplant.« 

Mon avis : Borges est un auteur de nouvelles argentin, qui nous livre ici un recueil de treize nouvelles fantastiques, qui donnent à réfléchir. Leur lecture n’est pas aisée, leur compréhension encore moins, mais les messages que l’on pense interpréter sont remplis de bons sens et de réflexion. Je développerais ici seulement les quelques nouvelles qui m’ont le plus plût et qui délivrent les messages les plus forts.

La nouvelle qui ouvre ce récit est L’autre, dans laquelle l’auteur se met en scène sous la forme de deux personnages distincts, mais de même identité, qui se rencontrent dans deux temporalités différentes, à deux endroits différents. Ces deux personnes identiques servent de miroir, pour penser la rencontre de soi. Une nouvelle qui confond réalité (avec l’aspect autobiographique) et fiction (le fantastique de la rencontre), pour nous amener à aller à notre propre rencontre, à descendre au plus profond de soi pour apprendre à se connaître davantage. Une pratique qui rappelle clairement la descente de Thesée dans le labyrinthe pour aller à la rencontre du Minotaure. En descendant à la rencontre du Minotaure, Thesée va affronter une part de lui-même. La thématique du labyrinthe est d’ailleurs omniprésente dans les oeuvres de Borges (notamment dans son recueil Aleph, dans lequel le labyrinthe fait parti du titre). Une nouvelle à mettre en parallèle avec Utopie d’un homme fatigué, dans laquelle un homme de notre temps rencontre un homme du futur. Borges nous invite donc à faire l’expérience du questionnement de soi et du monde.

There are more things est sans doute la nouvelle de Borges que j’ai préféré. Son contenu est extrêmement dense, et nous donne à réfléchir sur de nombreuses choses. C’est sans équivoque une nouvelle fantastique, puisque l’auteur pose un cadre réaliste au récit (une maison tout ce qu’il y a de plus banal) tout en y incorporant des indices qui s’ancrent dans l’esprit du lecteur et qui doivent lui permettre de croire plus facilement au basculement vers le fantastique. Le nouveau propriétaire de cette maison ne se montre pas, il a des horaires de travail étranges, on retrouve un cadavre de chien devant chez lui… tant d’éléments qui doivent monter en intensité pour nous faire croire que cette personne est en vérité un monstre. Le plus fort, c’est que jamais rien n’est explicité, tout est suggéré. Ce « monstre » n’est jamais montré, pourtant tout le monde pense que c’est un monstre ; alors que c’est purement fantaisiste de croire que cela puisse exister dans un monde aussi réaliste que cela. C’est là toute la magie de l’écriture borgesienne, qui arrive à nous conduire vers des ailleurs insoupçonnés.

La nouvelle La nuit des dons se présente sous un récit simple, mais est beaucoup plus danse qu’il n’y paraît, puisque l’auteur nous invite à nous questionner sur le pouvoir de la parole narrative. Dans ce récit, on a une histoire qui est raconté à travers une autre histoire, on a donc un enchâssement des récits, qui va perturber les identités et brouiller l’esprit du lecteur. Qui parle réellement ? Quand ? On se perd dans l’immensité spatio-temporelle de la nouvelle, on ne sait plus si l’histoire contée est réelle, fantastique ou onirique. Cette nouvelle tend à nous faire prendre conscience que le langage a un potentiel créatif et qu’il peut aisément modifier la réalité, au profit de récits fantasques.

La nouvelle qui clôt ce recueil et lui donne son titre, Le livre de sable, est sans doute l’une des nouvelles les plus complexes à appréhender du récit. Un homme reçoit un étrange livre, qui s’avère être un livre magique, puisqu’il ne contient ni début ni fin et est donc infini. Ce livre infini contient en réalité tous les livres du monde ; et comme le nombre de livres existant est énorme, il ne peut tous les contenir et les représenter et devient donc infini. L’homme n’a donc jamais accès à la totalité du monde et la représentation de ce monde est donc un échec. De plus, il me semble cette oeuvre, placée en dernière position du recueil, n’a pas été placée ici par hasard. En effet, on pourrait supposer que Le livre de sable est une oeuvre testamentaire, qui fait prendre conscience que la vie n’est qu’éternelles recommencements, et que tout homme n’est que grain de sable dans cette grande humanité.

Ce qui intéresse donc pleinement Borges, c’est cette quête de soi, qui fait que l’on va aller à sa propre rencontre, à sa propre découverte, via le passage obligé du labyrinthe, tellement dépeint dans les oeuvres de l’auteur. Le voyage confronte le personnage et le lecteur à lui-même : ses peurs, ses doutes, ses incertitudes. La lecture devient donc un voyage, dans lequel le lecteur se retrouve piéger et doit errer à la recherche de la quête de sens. C’est remarquablement écrit, et si bien pensé. Borges était un génie.

Entre réalisme et fantastique, réel et irréel, laissez-vous porter dans l’univers labyrinthique de Borges. Questionnements philosophiques assurés !

 

Ma note : 8/10

Un dimanche à la piscine à Kigali

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Un dimanche à la piscine à Kigali de Gil Courtemanche

325 pages, éditions Folio


Résumé : « A cette heure précise où les buses s’installent autour de la piscine, les parachutistes français, dans leurs transats de résine, se donnent des airs de Rambo, des coopérants québécois rivalisent de rires bruyants avec des coopérants belges. En ce dimanche tranquille, un ancien ministre de la justice se livre à d’intenses exercices d’échauffement sur le tremplin, quelques carcasses rondouillettes ou faméliques troublent l’eau, et Valcourt, qui note ces observations, les marmonne, souvent avec rage, parfois avec tendresse, mais toujours ostensiblement ». Bernard Valcourt, journaliste revenu de tout, de la famine en Ethiopie à la guerre au Liban, se rend au Rwanda pour une bien futile et utopique mission, mettre sur pied un service de télévision libre. Il y découvre un pays ravagé par la misère, la corruption, le sida, et l’amour au travers de Gentille, une Hutue aux traits fins de Tutsie. Et, tandis que la petite colonie occidentale se détend au bord de la piscine à Kigali, un peuple sombre dans la folie exterminatrice.


Extraits :  « Régulièrement, il faut qu’ils s’entre-tuent. C’est comme le cycle menstruel, de grandes coulées de sang, puis tout revient à la normale.« 

« Le fonctionnaire lui expliqua que le Canada, pays sans importance dans le concert des nations, exerçait néanmoins dans certaines régions du monde une influence qui pouvait en déterminer l’avenir et surtout l’accès à la démocratie. C’était le cas du Rwanda. Le gouvernement canadien avait accepté d’y financer avec quelques autres partenaires l’établissement d’une télévision dont la première mission serait éducative, en particulier dans les domaines de la santé communautaire et du sida.
– On commence par les besoins hygiéniques, par des émissions sur la prévention, sur les régimes alimentaires, puis l’information circule, et l’information, c’est le début de la démocratie et de la tolérance.« 

Mon avis : Gil Courtemanche est un journaliste Canadien, qui a été un correspondant à l’étranger, notamment en Afrique, pour la télévision Radio-Canada… comme Bernard Valcourt, le protagoniste qu’il met en scène dans Un dimanche à la piscine à Kigali. Cet ouvrage est donc une sorte de témoignage subjectif qui s’inspire de scènes ayant véritablement eu lieu, de personnes ayant véritablement existé ; le tout étant de mettre en lumière les problèmes sociétaux, politiques et économiques du Rwanda.

Kigali, capitale du Rwanda, fut le théâtre de l’attentat contre son président en 1994, événement déclencheur du génocide rwandais. Cet événement fait suite à la guerre civile qui sévit entre les Tutsis  (population la plus riche) et les Hutus (constitué en majorité de paysans), qui perçoivent différemment l’histoire du Rwanda. Suite à cela, durant plus de cent jours, plusieurs milliers de personnes périront. Gil Courtemanche raconte la mise en place progressive de la haine entre Tutsis et Hutus, et montre les atrocités commises par les deux « peuples ennemis ».

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L’auteur parle de sujets forts, comme le génocide, le sida, les guerres interculturelles… Il fait le choix d’en parler dans des termes froids, avec une certaine distance. Toutes ses paroles sont souvent accompagnées de scènes crues et choquantes, à la limite du supportable, visant sans doute à frapper le lecteur, pour qu’il prenne conscience des crimes perpétrés au Rwanda. L’indifférence des pays occidentaux face à ces terribles guerres est difficile à concevoir, mais tellement réelle. Enfouis dans l’ignorance, aucun pays ne va venir aider ce peuple en guerre, en proie aux massacres et aux maladies contagieuses. Le contraste est d’ailleurs frappant entre les occidentaux, tranquillement installés dans leur hôtel, totalement indifférents aux massacres des populations locales, qui se déroulent à l’extérieur des murs.

On ne peut pas poser un jugement de valeur sur ce genre d’oeuvre. Le fait est que les événements narrés ont existé, et aussi cruellement soient-ils, ils sont retranscrit presque à l’identique, dans le but de choquer. Un parti pris qui a fonctionné sur ma personne, puisqu’une semaine après avoir fini ma lecture, je peux me représenter fidèlement de brèves scènes marquantes (le massacre d’une famille, les tortures perpétrées…). Je conseille à ceux qui souhaiteraient en savoir davantage sur le génocide Rwandais, le livre de Scholastique Mukasonga, Notre-Dame du Nil qui a remporté le prix Renaudot 2012. Son écriture est plus douce, voire pudique, mais la réalité narrée est presque identique.

Au coeur de toute cette haine et de ces meurtres quotidiens, Gil Courtemanche incorpore un zeste d’amour qui vient contrebalancer le récit et lui apporter une dose de délicatesse. Cette dualité amour/haine prouve que l’homme, malgré la barbarie auquel il est confronté, reste un homme, empli de sentiments humains qui ne peuvent s’altérer. Le lecteur est autant touché par les événements dont il fait face que par ces sentiments amoureux naissants, qui envahissent un temps l’atmosphère ambiante.

De cette lecture, j’en ressors grandie, puisque moins ignorante sur un pan très important de l’histoire du Rwanda. Une histoire atroce, souvent tue ou très peu connue. Pour pousser plus loin ma découverte de ce pays et des constituants de son histoire, je pense regarder prochainement l’adaptation cinématographique de ce roman… en espérant ne pas être trop choquée par les images montrées.

Ma note : 6,5/10

La Triomphante

La Triomphante de Teresa Cremisi

219 pages, éditions Folio

 

Résumé » Longtemps je n’avais pas compris que le fait d’être une femme était comme on dit un handicap ; je ne m’étais nullement attardée sur l’évidence qu’il était difficile d’envisager un destin à la Lawrence d’Arabie en étant de sexe féminin. Je n’avais d’ailleurs eu aucune alerte à ce sujet. Mes parents ayant oublié de m’interdire quoi que ce soit, je n’avais jamais de ma vie entendu dire que je ne pouvais pas entreprendre quelque chose parce que j’étais une fille.  »
La Triomphante est le portrait d’une aventurière : l’odyssée, réussie ou ratée, ne compte que pour elle-même. La Triomphante est l’histoire d’une enfant d’Orient rêvant à l’Europe : adaptation, dissimulation, transformation ; drôles de batailles, inévitables défaites. La Triomphante est un personnage qui a une conception primitive de l’amour : possible ou impossible, glorieux ou tragique. La Triomphante est un traité de survie, quand il faut traverser l’exil, tous les exils, dans un monde au bord du gouffre. La Triomphante est la cavalcade d’une étrangère dont la seule patrie est la littérature, l’humour, l’ironie. La Triomphante est aussi un bateau, une belle corvette, qui ne demande qu’à larguer les amarres.

Extraits « L’imagination me permettait alors d’entendre aussi les cris, les craquements affreux, les explosions. Plus tard, il m’apparut que les batailles navales, plus que les autres, étaient un symbole tragique. Tant de savoir-faire, de troncs d’arbres acheminés vers les chantiers par des péniches, de milliers d’heures de travail d’artisans habiles, tant d’intrépidité. Tout cela brûlé, noyé en quelques heures. Sans utilité aucune. »

« J’ai vite compris que c’était rare les petites filles qui aimaient les batailles navales et je me suis toujours montré discrète sur mon savoir maritime et militaire. Il était inexplicable, ne s’accompagnait pas d’un tempérament violent, ni d’une érudition utilitaire, en vue d’un quelconque profit. C’était un savoir autodidacte accumulé sans raison, ni intérêt, ni but. Il ne convenait pas à une enfant des années quarante, ni à la femme que je suis devenue. Aujourd’hui encore, c’est un savoir caché. Il me tient compagnie. »

 

Mon avis Je tenais à remercier le site Livraddict, ainsi que les éditions Folio, de m’avait permis de découvrir ce livre. Une biographie en demi-teinte, que j’ai apprécié lire, mais qui ne restera pas gravé longtemps dans mon esprit.

Teresa Cremisi, notre auteure et protagoniste, narre sa vie et ses origines. Elle nous raconte des bribes de sa vie, dans une autobiographie douce et touchante. Sa naissance en Orient, sa vie en Occident, les choix qu’elle a opéré tout au long de sa vie. Ses nombreuses origines et son identité contrasté ont fait d’elle une battante : forcée de s’imprégner du climat culturel des pays d’Occident, elle a dû se faire accepter par les autres pour éviter d’être rejeté. Certains épisodes tragiques ont jalonnés sa vie (comme la mort de ses parents), d’autres, plus joyeux, sont venus les contrebalancer (sa rencontre amoureuse).

Dans ce court récit, elle met en scène une rétrospective de sa vie passée. Son enfance, ses années à Milan, sa vie à Paris… Une vie qui passe, souvent trop vite, et s’évapore. Un regard sur le temps qui s’en va et qui ne reviendra plus. Le lecteur s’embarque avec elle dans tous ses périples, pour un voyage littéraire exotique et surprenant.

Un portrait sincère et exotique d’une jeune femme courageuse. Une lecture agréable, mais pas assez percutante pour devenir impérissable dans mon esprit.

Ma note : 5/10