Les suprêmes


Les suprêmes d’Edward Kelsey Moore

315 pages, éditions Actes Sud, à 22,80€


Résumé : Elles se sont rencontrées à la fin des années 1960 et ne se sont plus quittées depuis : tout le monde les appelle “les Suprêmes”, en référence au célèbre groupe de chanteuses des seventies. Complices dans le bonheur comme dans l’adversité, ces trois irrésistibles quinquas afro-américaines aussi puissantes que fragiles ont, depuis leur adolescence, fait de l’un des restaurants de leur petite ville de l’Indiana longtemps marquée par la ségrégation leur quartier général où, tous les dimanches, entre commérages et confidences, rire et larmes, elles se gavent de nourritures diététiquement incorrectes tout en élaborant leurs stratégies de survie.
Née dans un sycomore, l’intrépide Odette, qui mène son monde à la baguette, converse secrètement avec les fantômes et soigne son cancer à la marijuana sur les conseils avisés de sa défunte mère, tandis que la sage Clarice endure les frasques de son très volage époux pour gagner sa part de ciel. Toutes deux ont pris sous leur aile Barbara Jean, éternelle bombe sexuelle que l’existence n’a cessé de meurtrir. D’épreuves en épreuves, l’indissoluble trio a subsisté contre vents et marées dans une Amérique successivement modelée par les ravages de la ségrégation raciale, l’insouciance des années hippies, la difficile mise en route de “l’ascenseur social”, l’embourgeoisement, sous la houlette des promoteurs immobiliers, des quartiers naguère réservés aux Noirs et les nouveaux catéchismes de la modernité mondialisée.
Invitation à une lecture aussi décalée que féconde de la problématique raciale aux États-Unis, ce formidable et attachant roman de l’amitié et de la résilience emmené par d’époustouflants personnages et porté par l’écriture imagée et subversive d’Edward Kelsey Moore, s’affirme avant tout comme une exemplaire défense et illustration de l’humanisme conçu comme la plus réjouissante des insurrections.


Extraits : « Lorsque meurt un homme riche, les vautours ne se font pas attendre.. »

« C’est quand même fabuleux, songea Clarice, comme ce vieux démon qu’est l’amour interdit jaillit toujours comme un beau diable de sa boîte pour faire des siennes au moment où l’on s’y attend le moins.« 


Mon avis : J’ai du mal à comprendre un tel engouement pour ce récit, que j’ai lu en intégralité, mais fini avec difficulté. Les Suprêmes, raconte le destin de trois femmes afro-américaines, aux caractères bien trempées. Il y a Odette, née dans un sycomore, elle est mariée à James, un gendarme de l’Indiana. Il y a aussi Clarice, première femme noire à avoir été mise au monde dans un hôpital blanc. Clarice est mariée à Richmond, un homme volatile, qui la trompe au vu et au su de tous. Puis il y a Barbara Jean, la plus belle femme de la ville, mariée à Lester, un vieil homme riche, accumulant les problèmes de santé. Toutes trois ont des vies bien différentes, des caractères et opinions qui divergent, mais un lien unique les unis.

Leur surnom, Les Suprêmes, est liée au groupe de musique féminin, The Supremes, composée de trois femmes afro-américaines, jadis voisines, qui chantaient dans des pavillons ouvriers de Detroit. 

 
The Supremes

Les Suprêmes est un récit plaisant à découvrir, qui permet de passer un bon moment de lecture aux côtés de femmes hautes en couleurs, au tempérament bien trempées. Ces trois femmes entretiennent une amitié solide, qui résiste au temps depuis des dizaines d’années. Malgré les aléas de la vie, aucune n’a jamais flanché, et elles restent soudées comme aux premiers temps.  Leur QG : le restaurant buffet-à-volonté Chez Earl,  un lieu chaleureux et gai où elles se réunissent chaque semaine avec leurs maris, sorte de rendez-vous rituel qu’elles ne louperaient pour rien au monde. Les Suprêmes se connaissent sur le bout des doigts, sachant anticiper par avance les réactions des unes et des autres. Elles renvoient une belle image de fraternité comme il en existe peu dans la vraie vie et les voir aussi complices m’a donné à maintes reprises le sourire.

Le destin de ces trois femmes n’est pourtant pas tout rose. Entre tromperies et infidélité pour l’une, regrets et culpabilité pour l’autre, petits secrets et gros problèmes pour la troisième, autant vous dire que leur existence est peuplée d’embûches. Mais l’amour qu’elles se portent conjointement et la force de leur amitié, permettra de les relever à chaque chute et de traverser ces épreuves avec courage et détermination.

Comme vous vous en doutez, la question raciale est forcément abordée dans ce récit. On y retrouve notamment la question des couples mixtes, avec Barbara Jean qui s’amourache de Chick, le petit serveur blanc. Ils vivent leur histoire d’amour cachée, de peur des représailles, notamment du frère de Chick, un homme obtus, violent et raciste, qui n’hésiterait pas à tuer pour garder son honneur sauf. Edward Kelsey Moore traite également de la ségrégation sociale qui sévissait alors dans les années 1950. Certaines villes étaient sectionnées, créant une sorte de barrière qui délimitait le droit d’habitation ou de passage des populations noires. C’était le cas notamment pour la route du Wall Road, presque privatisée par les blancs, ils ne toléraient pas que des noirs l’empruntent. Ainsi, ces derniers devaient faire un grand détour de plusieurs kilomètres pour éviter la violence et les représailles. Néanmoins, la question raciale est sous-jacente, elle forme une toile de fond pour contextualiser l’histoire et ne vient pas vraiment corroborer le récit initial.

Malheureusement, peut-être que les critiques élogieuses que j’en avais lu précédemment avaient élevées mes attentes un peu trop haut. La narration est assez monotone, le style est lent, un peu vide, l’action est manquante, les rebondissements quasiment inexistants. La force de ce roman réside dans les caractères exceptionnels des trois protagonistes et dans le lien d’amitié presque fraternel qui les lie.


Les Suprêmes, est un roman sous forme de tableau pastel, où l’on voit la vie s’écouler lentement, à travers le portrait de trois afro-américaines savoureuses et attachantes. Malgré une narration monotone et des passages un peu longs, j’ai apprécié le style incisif, décalé et pétillant de l’histoire.  

Ma note : 6/10

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La mauvaise herbe


La mauvaise herbe d’Agustin Martinez

391 pages, éditions Actes Sud, à 23€


Résumé : Après avoir perdu leur emploi, Jacobo et Irene quittent Madrid pour un petit village près d’Almería, où ils occuperont la vieille ferme délabrée héritée des parents, le temps de se remplumer un peu. À leur traîne : une adolescente boudeuse de quatorze ans, furieuse d’avoir abandonné ses amis pour venir s’enterrer dans ce trou avec des parents qui ne comprennent rien à rien.
Dans un décor de Far West andalou – chaleur écrasante, bottes d’herbe sèche soulevées par les assauts du sirocco, sable qui s’infiltre dans le moindre interstice –, les habitants du village vivent en autarcie. Le clan a ses lois tacites et un chef qui emploie la moitié des habitants, régentant son monde depuis sa splendide villa sur la colline.
Quelques mois plus tard, alors que leur fille passe la nuit chez une amie, Jacobo et Irene sont attaqués chez eux. Irene est tuée et Jacobo laissé pour mort. Quand il sort enfin d’un long coma, la police lui révèle le nom du probable commanditaire : Miriam, son ado revêche.
Dans une ambiance obsessive et claustrophobique, ce thriller met en scène une kyrielle de relations toxiques qui interrogent sur l’éternelle raison du plus fort, l’usure du couple, la fragilité de l’adolescence.


Extraits : « Le temps s’écoule différemment pour une adolescente. Les jours peuvent s’étirer à l’infini. Le futur se déplace vers un horizon toujours lointain, une étoile à l’éclat ténu et qui parfois s’éteint. Allez, avance. Un jour il sera à portée de main. »

« On a tellement volé à la terre qu’elle se retourne contre nous. Nous sommes son fléau. »


Mon avis : Les parents de Miriam sont attaqués chez eux en pleine nuit. Sa mère, Irene, meurt sur le coup, tandis que son père survit miraculeusement, avec néanmoins un poumon en moins et plusieurs mois d’hospitalisation. Miriam est accusée de cette attaque : des textos compromettants échangés avec ses amis Nestor et Carol la montrent comme la coupable idéale. Du haut de ses treize ans, elle aurait commandité le meurtre de ses parents et payer de sales types pour qu’ils se débarrassent d’eux. Impensable selon Nina, l’avocate de la jeune fille. Cette dernière va faire tout ce qui est en son pouvoir pour lever le voile sur cette affaire. Mais elle est bien la seule à croire à l’innocence de Miriam : l’ensemble du village de Portocarrero, les amis, la famille et même Jacobo, son père, la pensent coupable.

L’auteure entremêle avec brio les temporalités et les points de vue, pour nous donner une vision globale de l’affaire et nous laisser nous forger notre propre avis sur la question. Je dois avouer que l’ambiance générale du livre est assez particulière. En effet, je n’ai pu m’attacher à aucun des personnages puisque tous me paraissaient suspects. À mes yeux, ils étaient tous, chacun, à tour de rôle, coupables. Agustin Martinez a réussi à bâtir un réel suspense autour de l’identité du tueur qui nous retourne la tête, nous fait nous questionner constamment et fait voler en éclats chacune de nos suppositions. Vous pourrez essayer autant que vous le souhaitez de chercher le coupable, vous n’y arriverez pas ! Seul le dénouement apporte un point final et un éclaircissement à cette histoire.

Le meurtre d’Irene et la tentative d’assassinat sur Jacobo vont mettre en lumière les affaires lugubres et cachées de certains habitants de Portocarrero. Celui que l’on surnomme « Le Blond » serait l’amant d’Irene, celui avec qui elle se serait sentie belle, jeune, séduisante. En parallèle, il semblerait que Le Blond trempe dans des affaires illégales de vol. On découvre également Nestor, le neveu du Blond, dont le carnet d’adresses bien rempli comporte des numéros de personnes peu recommandables… Comme quoi, si petit soit ce village, si proche soient ses habitants, chacun est porteur de lourds secrets bien enfouis, qu’ils veulent à tout prix garder cachés.

J’ai bien aimé que l’auteur aborde une thématique que j’ai très peu croisé dans les romans : la criminalité chez les jeunes. Une façon tout a fait novatrice de mettre en garde les parents et leurs progénitures contre les délits plus ou moins graves qu’ils pourraient être amenés à faire et les conséquences qui en découleraient. On y retrouve bien évidemment des thématiques plus communes, comme la drogue et le sexe, la jalousie, la tromperie, le mensonge, les violences domestiques…

Pour terminer de vous parler de ce polar, je dirais que son rythme est agréable : la narration commence rapidement, puis à tendance à ralentir, avant de reprendre de la vitesse pour finir par un sprint effréné vers la vérité. Quelques pages supplémentaires au dénouement n’auraient pas été de refus, puisque l’auteur nous lâche sa bombe en très peu de lignes, avant de mettre un point final à son récit. Un développement un petit peu plus poussé des raisons de ce meurtre et de l’aspect psychologique du meurtrier ressenti après celui-ci, aurait été apprécié.


Un polar mystérieux, bien mené, rythmé, qui m’a envoûté et m’a habilement retourné l’esprit. Dommage que la fin manque de développement !

Ma note : 7/10

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Le charme discret de l’intestin


Le charme discret de l’intestin de Giulia Enders

349 pages, éditions Actes Sud, à 21,80€


Résumé : Giulia Enders, jeune doctorante et nouvelle star allemande de la médecine, rend ici compte des dernières découvertes sur un organe sous-estimé. Elle explique le rôle que jouent notre “deuxième cerveau” et son microbiote (l’ensemble des organismes l’habitant) dans des problèmes tels que le surpoids, la dépression, la maladie de Parkinson, les allergies…
Illustré avec beaucoup d’humour par la sœur de l’auteur, cet essai fait l’éloge d’un organe relégué dans le coin tabou de notre conscience. Avec enthousiasme, Giulia Enders invite à changer de comportement alimentaire, à éviter certains médicaments et à appliquer quelques règles très concrètes pour faire du bien à son ventre.
Véritable phénomène de librairie, Le Charme discret de l’intestin s’est vendu à 950 000 exemplaires en Allemagne et sera publié dans 26 pays.


Extraits  « Enfin, qui n’a jamais songé, le coeur gros : « Personne ne m’aime », alors que ce coeur, justement, entamait sa dix-sept-millième journée de travail de vingt-quatre heures – et aurait bien raison, en entendant ça, de se sentir un peu négligé ? »

« J’en conviens, un rot ou un pet n’ont peut-être rien de très raffiné, mais sachez-le : les mouvements qui les induisent sont aussi élégants que ceux d’une danseuse étoile. »


Mon avis : Il est toujours intéressant de découvrir ce qui se passe dans notre ventre.

Giulia Enders, étudiante en médecine, s’intéresse très vide à la gastroentérologie, c’est-à-dire tout ce qui touche le système digestif et ses maladies. Pour démocratiser cette thématique et permettre à un plus grand nombre d’apprendre à connaître le système digestif, elle décide d’écrire Le charme discret de l’intestin, son premier essai, qu’elle veut ludique et enrichissant.

Le livre se découpe en plusieurs chapitres distincts, qui traitent tous d’un sujet précis, comme par exemple Allergies, sensibilités et intolérances, La tête et le ventre, ou encore Le système immunitaire et les bactéries. Ces découpages thématiques m’ont permis de cibler les chapitres qui allaient m’intéresser plus particulièrement, comme Les allergies et autres sensibilités et intolérances, et ainsi sauter ceux qui ne m’intéressaient pas.

L’auteure arrive à évoquer ces sujets, mondialement réputés comme ennuyeux et trop difficiles à comprendre, d’une manière simple et accessible. Grâce à une plume concise et à un large sens de l’humour, elle arrive à capter l’attention des lecteurs et à leur raconter l’histoire du système digestif. On ressort de cette lecture grandie, avec des savoirs supplémentaires sur cet organe mal-aimé, mais pourtant indispensable à notre corps.

Ces chapitres sont accompagnés de quelques illustrations, dessinées par la soeur de l’auteure, Jill Enders. Elles apportent plus de légèreté au récit et sont sympathiques à découvrir. Petite anecdote concernant le dessin de droite qui se trouve ci-dessous : l’auteure nous donne une astuce pour remédier au blocage de l’intestin : la méthode de la balançoire. Testée et approuvée !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


Un livre instructif, qui permet d’apprendre à connaître son corps et plus particulièrement le fonctionnement de son système digestif. Bien loin du jargon médical classique, Giulia Enders démocratise la thématique grâce à une écriture ludique et accessible.   

 

Une part de ciel

Une part de ciel de Claudie Gallay
445 pages, éditions Actes Sud, à 22€

 

Résumé : De retour pour quelques semaines dans sa vallée natale qui s’enfonce dans l’hiver, une femme redécouvre les non-dits du lien familial et la part d’absolu que chacun peut mettre en partage. Un roman de l’attente et des possibles, illuminé par la plume intense et intime de l’auteur des Déferlantes.

Extraits : « Sur chaque jour que la vie nous donne, il faudrait prendre quelques minutes et se demander quelle chose belle on a faite… Ou quelle chose juste… »
« La lune, on ne la voit plus pareil depuis que Neil Armstrong a marché dessus. »

Mon avis : Une part de ciel fait parti des livres qu’on ne regrette pas d’avoir lu, où l’on se demande certainement ce qui nous a poussé à le faire, et ce qu’on en a tiré. Il fait également parti des livres mystérieux et intriguant, qui paressent si creux, mais contiennent tant de belles choses… Une grande magie l’encadre, que seul quelques chanceux arriveront à percevoir, si ce n’est à ressentir.

Tout, absolument tout ce livre est une bien belle énigme. En partant du titre, en passant par les intrigues, les personnages, le décor, le paysage… l’ensemble de ce roman est totalement fascinant, à la limite de l’ambiguïté et de l’imaginaire, mais plongé entièrement dans la vraie réalité. Claudie Gallay effectue un formidable travail de réalisme concernant ses personnages, qui sont à la fois proches et identiques au lecteur, mais qui gardent un aura de mystère autour de leur personne. Une autre spécificité qui leur est attribuée, est certainement les multiples caractères qui les animent. Leurs points communs sont rares, pour ne pas dire inexistant ; leur unique lien constitue l’attache qu’ils entretiennent envers le massif de la Vanoise. Qu’il est dur de plonger dans les tréfonds de leurs âmes, dans les abîmes de leurs personnalités tant il semblent lointains, inaccessibles, voire en deçà de la société.

Car Claudie Gallay ne s’est pas contentée de créer un fabuleux décor hivernal que jalonnent sapins de Noël et bâtiments gris de scieries, elle façonne avec aisance une société totalement en désaccord avec notre monde moderne du XXIème siècle. L’ambiance renfermée d’une vie aux périphéries de la civilisation urbaine ne laissent entrouvert qu’une fine brèche pour que le lecteur ait la possibilité de se glisser explorer ces lieux si fabuleux.

Des lieux chargés d’intenses sentiments, tantôt gais, tantôt éprouvants, que survole un climat oppressant empli d’intime sensibilité. Un très bon cocktail hétérogène regroupant de nombreux passages disparates pour une plus complète accessibilité.

Le fait le plus étrange, mais non moins dérangeant, est sûrement l’incessante répétition des tâches quotidiennes par la protagoniste. Si ces scènes auraient facilement pu passer pour ennuyantes, elles finissent par en devenir banales, voire même vitales pour la continuité de notre lecture. Il faut un incroyable talent et une forte maniabilité d’écriture pour arriver à produire un tel roman.

Durant toute la durée de ma lecture, je ne me suis pas posé l’essentielle question qui revient à chacune de mes lectures : quel est le but de ce livre, l’intrigue, le ou les messages que l’auteure souhaite faire passer ? C’est seulement à la finitude d’Une part de ciel que l’incroyable évidence m’est sautée aux yeux : aucun socle permanent ne régis le roman. Tout n’est que fragments d’instants, furtifs moments sans grande importance, mais addictifs à souhaits. On avance à l’aveugle, dicté par les jours qui passent, se ressemblent en profondeur, mais diffèrent totalement superficiellement. La dernière page marque la fin d’un tout, une boucle fermée et condamnée, qu’on aurait souhaité laissé ouverte encore quelques temps.

 

Ma note : 8/10

La route étroite vers le nord lointain

La route étroite vers le nord lointain
de Richard Flanagan
430 pages, éditions Actes Sud, à 23€

 

Résumé : En 1941, Dorrigo Evans, jeune officier médecin, vient à peine de tomber amoureux lorsque la guerre s’embrase et le précipite, avec son bataillon, en Orient puis dans l’enfer d’un camp de travail japonais, où les captifs sont affectés à la construction d’une ligne de chemin de fer en pleine jungle, entre le Siam et la Birmanie.
Maltraités par les gardes, affamés, exténués, malades, les prisonniers se raccrochent à ce qu’ils peuvent pour survivre – la camaraderie, l’humour, les souvenirs du pays.
Au coeur de ces ténèbres, c’est l’espoir de retrouver Amy, l’épouse de son oncle avec laquelle il vivait sa bouleversante passion avant de partir au front, qui permet à Dorrigo de subsister.
Cinquante ans plus tard, sollicité pour écrire la préface d’un ouvrage commémoratif, le vieil homme devenu après guerre un héros national convoque les spectres du passé.
Ceux de tous ces innocents morts pour rien, dont il entend honorer le courage.
Ceux des bourreaux, pénétrés de leur “devoir”, guidés par leur empereur et par la spiritualité des haïkus.
Celui d’Amy enfin, amour absolu et indépassable, qui le hante toujours.
Les voix des victimes et des survivants se mêlent au chant funèbre de Dorrigo, se répondent et font écho. À travers elles, la “Voie ferrée de la Mort”, tragédie méconnue de la Seconde Guerre mondiale, renaît sous nos yeux, par-delà le bien et le mal, dans sa grandeur dérisoire et sa violence implacable.
Porté par une écriture d’une rare intensité poétique, La Route étroite vers le Nord lointain est un roman puissant sur l’absurdité de la condition humaine, une méditation ombreuse sur l’amour et la mort, un cri contre la précarité de la mémoire et l’inacceptable victoire de l’oubli.

Extraits :  « Vous croyez encore en Dieu, Bonox ?
Aucune idée, mon colonel. C’est sur les humains que je commence à m’interroger.
 »
« Moi, se dit Dorrigo, plus je vois de monde, plus je me sens seul. »

Mon avis :  La route étroite vers le nord lointain raconte une phase de la Seconde guerre mondiale méconnue de tous. Il s’agit de la construction de la ligne de chemin de fer voulue par l’empire du Japon entre le Siam et la Birmanie, qui a causée la mort de centaines de milliers de prisonniers de guerre, forcés à travailler dans des conditions terribles.

Ce terrible épisode est raconté du point de vue de Dorrigo Evans, jeune médecin qui exerce ses fonctions durant la guerre, au camp des prisonniers réquisitionnés pour tracer la Ligne. Il est le spectateur impuissant de la maltraitance des prisonniers, battus à mort par les japonais, pour qu’ils puissent répondre aux besoins de l’Empereur et construire cette voie de chemin de fer dans les temps impartis. L’hygiène de vie est inexistante, la portion alimentaire quotidienne est infime, la maladie est partout.

Richard Flanagan décrit avec réalisme des scènes de vie quotidienne de ces malheureux prisonniers. Des choses racontées crûment, un quotidien terrible, où le sang et la mort semblent omniprésents, côtoyant continuellement les prisonniers. On ne peut que compatir à leurs malheurs, sans jamais, toutefois, arriver à visualiser combien cela a dû être terrible pour eux.

En outre, le contraste entre ces descriptions horriblement écœurantes et la poétique de l’écriture de l’auteur est surréaliste. Des haïkus sont glissés çà et là dans le récit, apportant une touche de lumière, un peu de bonheur et de vie à ce terrible récit. Des petits poèmes n’excédant pas une dizaines de mots, qui apporte de l’espoir aux hommes. Un exemple d’haïku que l’on peut retrouver dans le roman qui représente parfaitement cette antithèse entre poésie et horreurs : « Un monde de douleur – si le cerisier fleurit, il fleurit« .

De l’espoir, ils devaient en avoir pour rester en vie, contrer la maladie et la souffrance qui s’abattait sur eux. Pour Dorrigo, l’espoir se transfigurait en la personne d’Amy, la fiancée de son oncle Keith. En un clin d’oeil, ça a été le coup de foudre. Un coup de foudre bien trop court, une passion à peine entamée, que Dorrigo a dû être appelé à la guerre. La reverra-t-il un jour ? Auraient-ils pu vivre heureux, tous les deux, si cette satanée guerre n’était pas apparue ? La guerre a vraiment tout bouleversé. Ce roman nous en offre une vision bien claire. Elle a tuée des hommes, brisée des familles entières, anéantie des villes, changée les mentalités. Si l’on regarde bien, La route étroite vers le nord lointain est découpée en trois grandes parties : l’une, la première, se passe avant la guerre, la seconde durant la guerre, et la dernière à la fin de la guerre. Chacune montre une facette différente d’un même homme : Dorrigo. La guerre change vraiment un homme, vous en avez l’illustration parfaire ici !

Dans la troisième et dernière partie de ce roman, on nous montre les hommes revenir à une vie civile. Mais peut-on réellement revenir à une vie normale, après avoir vécu tant d’horreurs ? Même si la réponse paraît évidente, je vous laisse quand même le soin de lire cet ouvrage pour découvrir ce que sont devenus les survivants.

Richard Flanagan met en lumière une part de la Seconde guerre mondiale méconnue, épisode horrible, qu’a vécu son propre père. Il s’inspire des récits de son père pour raconter les conditions de vie de milliers de prisonniers de guerre, obligés par les japonais au travail forcé dans des conditions inhumaines. Un roman coup de poing, glaçant et glacial.

 

Ma note : 7,5/10

La vie d’une autre

La vie d’une autre de Frédérique Deghelt.
341 pages, éditions Actes Sud, à 21€
Résumé : Hier soir, nous étions encore en 1988. Jeudi 12 mai. Un jour de décalage. C’est noir sur blanc, et ça veut dire que douze années se sont écoulées. En 1988, où je crois être encore, je viens de rencontrer Pablo. Mais en 2000, où je viens d’arriver, nous avons deux enfants. Mais moi, où suis-je dans tout ça ? Je ne me souviens de rien… Sinon du septième étage d’une rue de Montmartre. Je revois Pablo m’emmenant sur le balcon admirer le Sacré-Cœur. Pablo, la tête enfouie dans mon corsage, hurlant au milieu des fleurs qu’il me désire. Pablo qui, pour l’instant, est mon seul lien avec la veille. Que s’est-il passé pendant douze ans ?
Extraits : « Ecrire est un risque d’être lue et donc découverte. Ecrire est une tentation de se relire et de se découvrir . »
« C’est bien souvent le jour où s’ouvrent les yeux que quelque chose en nous décide d’aussitôt les refermer.« 

Mon avis : Le résumé était tentant ; originale, il sortait de l’ordinaire par son récit peu commun, qui promettait beaucoup aux futurs lecteurs. Intriguée de savoir pourquoi la jeune héroïne avait perdue sa mémoire pendant une douzaine d’années, je me suis jeté à corps perdu dans ma lecture, avec comme obsession, de découvrir le fin mot de l’histoire.

Le commencement est, somme toute, banal. Rien de très extraordinaire se passe durant les quelques premières pages, hormis le fait que ce sont ces pages-ci qui vont créer le tournant de la vie de notre protagoniste. Pauvre lecteur non averti, nous ne nous doutons pas une seconde de l’histoire qui va se dérouler devant nos yeux. Une histoire qui aurait pu passer pour un cas commun, mais qui va sortir du lot par sa brutale apparition.

Car notre jeune protagoniste va devenir, du jour au lendemain, à demi amnésique. Pourquoi « demi » ? Car durant les douze années qui précédent sa vie présente, elle ne se souvient de rien. Alors que ses souvenirs sont toujours distincts concernant son enfance, ou encore concernant les prochains jours qui passeront suite à cette découverte. Comment un tel choc a-t-il pu se produire ? Une question que le lecteur (ainsi que tous les personnages du roman), se poseront mille et une fois durant tout le récit, sans toutefois avoir réellement une réponse à la clé.

Notre mystérieuse Marie se retrouve un beau jour avec une maison à charge, trois enfants de bas âge, un mari, des nouveaux amis, des loisirs qui lui étaient inconnus jusque-là… comment va-t-elle gérer ça ?
Une forte dose de courage et d’ambition vont l’aider à se relever et à chercher la vérité sur son état. Entre mensonge, réel amour, vérité, secrets et blessures, Marie a bien du pain sur la planche pour se redécouvrir entièrement. Chose qu’elle va essayer de faire petit à petit, tout en découvrant de nouveau les joies de l’amour, de la maternité, et de la vie de famille. Une chose totalement nouvelle pour elle, mais où elle arrive néanmoins à exceller.

Les nombreux sujets que traite Frédérique Deghelt sont assez forts ; l’amnésie, en tout premier lieu, est une maladie des plus tristes : effacer des pans de sa vie sans raison, quoi de plus malheureux et de plus horrible ?! Elle parlera également de l’amour et de sa routine, du temps qui passe inexorablement sans que l’on y puisse grand chose… des sujets poignants, qui peuvent être évoqués pour tous.

Grâce à son écriture légère et entraînante, Frédérique Deghelt nous plonge très rapidement dans les abîmes de son récit.

Néanmoins, le dénouement n’a pas été tel que je l’espérais. Certaines questions me sont restées en suspens, non élucidées, et toujours aussi intrigantes. C’est vraiment dommage, je m’attendais à une forte fin, mais hélas, elle n’a pas été à la hauteur de mes attentes.

Un roman très sympathique, à lire pour les vacances ou pour se détendre, avec un sujet original, aussi douloureux que mystérieux.

L’adaptation cinématographique réalisée par Sylvie Testud est d’ailleurs sorti il y a peu de temps. A en croire la bande-annonce, le film a l’air beaucoup plus émouvant que le livre. Il a l’air de différer un peu par moments, mais il n’en reste pas moins très proche de l’original.

Ma note : 7/10