Veronika décide de mourir


Veronika décide de mourir de Paulo Coelho

287 pages, éditions Le Livre de Poche, à 5,50€


Résumé : Veronika est jeune et jolie. Elle a un travail, des amis. Une vie apparemment satisfaisante. Pourtant, elle n’est pas heureuse. Le 21 novembre 1997, elle décide de mourir. Son suicide raté la conduit dans un hôpital psychiatrique. Là, à côté de malades mentaux, elle découvre une population qui ne semble chercher qu’un abri contre la réalité, ou une fuite hors de la routine… Une nouvelle initiation va commencer pour elle. Elle comprendra que nous avons le choix de vivre ou de renoncer, que nous pouvons donner un sens à notre vie, qu’il faut pour cela retrouver notre Moi véritable. Et même notre part de folie… Les millions de lecteurs de L’Alchimiste et de La Cinquième Montagne ont trouvé auprès de Paulo Coelho un guide dans leur quête la plus intime. Il s’adresse ici à tous ceux qui, comme Veronika, ont été tentés de désespérer.


Extraits : « Le 21 novembre 1997, Veronika décida qu’était enfin venu le moment de se tuer. »

« Comment juger, dans un monde où l’on s’efforce de survivre à tout prix, ceux qui décident de mourir ? Personne ne peut juger. Chacun connaît la dimension de sa propre souffrance et sait si sa vie est vide de sens. »


Mon avis : Ce que j’apprécie particulièrement dans chacun des ouvrages de Paulo Coelho, c’est sa capacité à nous sortir de notre zone de confort, de nous ouvrir l’esprit à des questionnements philosophiques et spirituelles inattendus et surprenants. C’était notamment le cas dans Brida, le dernier roman que j’ai lu de cet auteur, où une jeune femme découvrait les secrets de l’univers, dont l’amour, sentiment le plus puissant au monde. Dans Veronika décide de mourir, le titre tragique met pleinement en valeur la thématique centrale : la mort. Mais autour d’elle, gravitent de nombreux sujets annexes, tout aussi importants, qui nous font immensément réfléchir sur la vie et la mort : la folie, la différence, l’amour, l’amitié…

Veronika est une jeune femme d’une vingtaine d’années, qui décide de mettre un terme à sa vie. Elle pense avoir fait le tour de son existence et ne plus avoir rien à découvrir. Elle choisit d’avaler un grand nombre de médicaments pour mourir. Mais sa tentative de suicide échoue et elle se retrouve dans un hôpital psychiatrique. Les médecins en charge de son cas lui annonce alors qu’il ne lui reste que quelques jours à vivre. D’abord agacée par son raté, puis impatiente de finir son existence, la jeune femme va finalement profiter du temps bénéfique qu’il lui reste à vivre pour faire des expériences nouvelles, qui vont lui ouvrir l’esprit et le coeur.

Comme souvent avec Paulo Coelho, on suit un cheminement spirituel qui nous questionne sur le sens de la vie. Une introspection bienveillante et pure, qui nous donne les clés pour comprendre la valeur de sa propre vie et tout le bonheur qui peut en résulter.

Plongés en pleine coeur d’un hôpital psychiatrique, on se rend compte que les personnes qui y sont internées ne sont pas toutes aussi folles que l’on voudrait nous le faire croire. Bien au contraire, ce sont des personnes sages, qui ont choisies de vivre leur vie différemment de celles des autres, de se soustraire aux lois qui régissent les codes de bonne conduite et de bien-vivre en société. Leur différence fait véritablement leur force. On fait la connaissance d’une Maria sage, mais torturée par la panique intérieure, d’un Edouard pudique et doux, jeune schizophrène aux goûts artistiques raffinés, qui se plaît à écouter Veronika jouer du piano pendant des heures, ou encore d’une Zedka mystérieuse, qui s’évade dans d’autres mondes à l’aide d’injections d’insuline. Autant de rencontres touchantes, qui vont donner un éclairage nouveau sur la folie, ce substitut péjoratif pourtant essentiel à chacun. Aussi, pour la petite anecdote, l’auteur lui-même, jeune homme âgé de 17 ans, introverti et rebelle, est forcé par ses parents à séjourner dans un hôpital psychiatrique à plusieurs reprises. C’est dans sa propre expérience qu’il puisera le matériau nécessaire pour écrire ce livre.

Arrêtons-nous un instant sur le dénouement de ce livre, qui m’a beaucoup surpris : je termine cette lecture sur une touche positive, avec un retournement de situation inattendu et intelligent, qui apporte davantage de réflexion spirituelle autour de la quête du bonheur. Je ne vous en dirais pas plus, pour ne pas vous gâcher le plaisir de le découvrir par vous-même, mais sachez qu’il vaut le détour !

Adapté au cinéma en 2009, le film Veronika décide de mourir a connu un succès modéré. Il est certainement difficile d’égaler l’oeuvre d’un aussi grand auteur que Paulo Coelho : la force de ses mots sont la véritable arme qui font de chacune de ses histoires un moment de pure découverte littéraire.


Un roman spirituel et philosophique, qui nous fait réfléchir sur le sens de l’existence : du Paulo Coelho dans toute sa splendeur !

Ma note : 7,5/10

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ISBN : 2-253-15227-7
Traduction : Françoise Marchand-Sauvagnargues

Comédie cubaine


Comédie cubaine de Pablo Medina

253 pages, éditions Stéphane Marsan, à 18€


Résumé : « À l’est, il y a les montagnes et la révolution qui fait rage. Au sud, les marais incrustés de sel et les débris du passé. À l’ouest, sous un soleil arrogant qui ne se couche jamais, se trouve la capitale, la splendeur urbaine de l’art, de la poésie et de la politique. Au nord, au-delà des collines et des plaines, il y a le désert de la mer et, à une journée de bateau, le mirage de l’Amérique, forgé dans le béton et l’espoir. »

À Cuba, le village de la Piedra Negra se vide de ses hommes, partis faire la révolution. Il ne reste sur place que les lâches, les idiots et les vieux. Ceux qui reviennent, estropiés, dans le meilleur des cas, passent leur temps à boire l’eau-de-vie locale, qui a le pouvoir de procurer l’oubli à ceux en ont besoin. Aussi, la jeune Elena aide-t-elle son distillateur de père pour faire face à la demande croissante. Mais quand Elena apprend que ses deux frères ne rentreront pas, elle éprouve le désir d’enchanter le monde autrement que par l’ivresse. Elle se met à écrire de la poésie et déclame ses poèmes sur la place du village. C’est alors qu’elle rencontre Daniel Arcilla, célèbre poète révolutionnaire, qui va changer sa vie. Par amour, Elena quitte son village natal pour vivre à La Havane, où la censure fait rage. Mais dans cette ville qui fourmille d’espions, écrire l’expose à des dangers dont elle ignore tout.


Extraits : « La poésie était une épidémie, et il n’y avait rien à faire sinon attendre qu’elle suive son cours.« 

« D’abord tu rêves, ensuite tu espères, et enfin tu travailles pour que cet espoir devienne réalité. »


Mon avis : Lire Comédie cubaine, c’est l’assurance d’un dépaysement certain. Entraîné les montagnes reculées de Cuba, nous faisons la connaissance d’Elena, une jeune fille qui grandit dans une famille défavorisée, isolée dans des contrées lointaines. Alors mère d’une petite fille nommée Soledad, elle ne va pas hésiter à se défaire de ses obligations maritales et maternelles pour devenir poète. Elle se rend dans la capitale, La Havane, pour suivre la publication de son recueil de poèmes. Un dépaysement assuré pour la jeune femme, qui n’avait jamais mis un pied hors de son village.

J’admire la force de caractère de cette jeune fille, assez courageuse pour prendre des décisions compliquées par elle-même, partir seule vers l’inconnue, au-devant de son destin. Beaucoup n’auraient pas eu la force nécessaire pour se défaire de leurs conditions. Elena représente un modèle de femme actuelle, libre de ses faits et gestes, dégagée de ses obligations de femme, qui peut vivre sa vie comme elle l’entend.

Plongée dans l’excitation de La Havane, elle va faire de magnifiques rencontres, puissantes et salutaires, je pense notamment à Juan et Mirta, ses anges gardiens qui l’ont accueillis à son arrivée dans la capitale et l’ont guidée tout au long de son séjour. Elle va faire d’autres rencontres improbables, celles du jeune Eduardo, ou du joueur d’échec Capanegra, puis celle de Daniel, homme puissant et grand poète révolutionnaire, qui changera la vie d’Elena à tout jamais.

Pablo Medina aborde une thématique historique importante du dernier siècle : la révolution cubaine. On est en plein dans la guerre civile, celle-là même où sont enrôlés de force des milliers de cubains, dont la majeure partie, à l’image des deux frères d’Elena, ne reviendront jamais. D’autres, comme Pedrito, amant puis mari d’Elena, reviendront estropiés, blessés, autant physiquement et psychologiquement. Seule l’eau-de-vie constituera une porte de sortie salutaire pour échapper à leur condition et aux images violentes dont ils ont été les témoins.

Autre conséquence de cette révolution : la corruption que le gouvernement cubain met en place, l’embrigadement de la société, avec une censure des poètes révolutionnaires, comme Daniel, qui font entendre leurs voix contre les idées de l’état en place. La liberté d’expression n’est pas encore acquise à cette époque-là à Cuba. Des mesures extrêmes sont mises en place pour empêcher tout délétère de faire entendre sa voix : censure, emprisonnement, voire même parfois meurtre. Pablo Medina pointe du doigt ces pratiques sauvages et inconsidérées.

Heureusement, une arme insaisissable vient contrebalancer cette atmosphère noire et oppressante : la poésie. Douce et paisible parenthèse enchantée qui est fortement appréciée. À plusieurs endroits du récit, on retrouve de charmants poèmes, très souvent abstraits, qu’il convient à chacun de s’approprier pour en retirer son sens propre.

Jour il pleut
jour il tonne,
ciel s’ouvre et cogne.
La pluie s’abat, frappe, crisse
de la rue vers l’avenue,
d’un souvenir d’enfance
vers la paille d’un champ de canne

Des flaques deviennent des ruisseaux,
des ruisseaux filent vers la mer.
Une femme passe avec ombrelle,
des chiens passent avec leurs maîtres,
la faim passe, les yeux de la peur.
Jour il pleut, un feu se meurt,
l’eau nettoie le chemin
vers la forêt sans fin.

Pour prolonger cette parenthèse enchanteresse, nous découvrons avec émerveillement la capitale cubaine urbanisée et développée, qui contraste avec les montagnes  rurales de Piedra Negra, ville d’origine d’Elea. Depuis plusieurs années, je rêve de partie en voyage à Cuba, ce pays coloré, dépaysant, à l’histoire passée enrichissante. Même si l’image qu’en donne Pablo Medina n’est pas la plus glorieuse, elle m’inspire assez de curiosité pour renforcer mon désir de découvrir ce beau pays.

Un aperçu de La Havane colorée, capitale de Cuba

En revanche, je m’attendais très certainement à plus de comédie, comme je proclamais le titre. Je n’ai pas ri comme escompté, j’ai seulement esquissé quelques sourires, qui n’étaient pas si nombreux que ça. Bien au contraire, la thématique abordée est épineuse, elle n’est pas sujette à l’humour, mais bien à un sérieux extrême.


Un roman dépaysant, qui nous plonge dans le Cuba révolutionnaire du siècle dernier. Un pays rongé par une politique dévastatrice, où la poésie apparaît comme un moyen salvateur d’apporter un semblant de douceur. 

Ma note : 6/10

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ISBN : 978-2-37834-053-7
Traduction : Martine White

Si belles en ce mouroir


Si belles en ce mouroir de Marie Laborde

263 pages, éditions François Bourin, à 19€


Résumé : Dans une résidence pour personnes âgées, Alexandrine, quatre-vingt-cinq ans, Gisèle, quatre-vingts ans et Marie-Thérèse, cent ans, fomentent des idées de vengeance contre des hommes qui les ont maltraitées : un mari, un voisin, un gendre. Les histoires du passé et les projets de meurtre s’entremêlent alors aux parties de Scrabble, promenades dans le parc, séances de kiné, bisbilles avec l’aide-soignante, déjeuners infects… et tout ce qui fait le quotidien des résidents. On rit de la mort, on s’indigne sans larmoyer, et l’on se révolte patiemment… Conjuguant récit à énigmes et satire sociale, Marie Laborde décrit, dans un style direct et avec un humour cinglant, les aléas du grand âge à travers le destin de ces trois héroïnes qui vont prouver qu’elles n’ont désormais plus rien à perdre.


Extraits : « Comme ces idiotes, j’ai épousé un Prince charmant, comme elles, j’ai assisté à la métamorphose du Prince en crapaud, comme elles, mes rêves de petite fille ont été emportés dans le fleuve des larmes intarissables et des regrets amers. Au moins je l’ai tué, et le conte de fées a pu se conclure pour toujours et à jamais par un happy end digne de ce nom. »

« Monsieur le Président de la République,
Je vous écris cette lettre que vous ne lirez jamais, d’abord parce que je ne vous l’enverrai pas, ensuite parce qu’elle émane d’une vieille femme de quatre-vingt-cinq ans et que vous, parce que les vieux ne descendent pas dans la rue, parce que leur désespoir ne fait pas la une des médias, parce qu’il ne franchit pas les murs derrière lesquels il est hermétiquement circonscrit, vous vous en foutez. Les vieux et le personnel surexploité qui les maltraite sont livrés au cynisme des rapaces aux griffes acérées et aux grandes fortunes pour qui la fin de vie représente une source de profits considérables. C’est une honte, c’est une infamie, c’est un scandale, c’est une atteinte criminelle à la dignité humaine, mais vous vous en foutez. « Vous », c’est vous et les présidents des gouvernements précédents, les parlementaires, les ministres de la Santé et les sommités médicales qui sont ou ont été ces vingt dernières années aux « responsabilités », ou plutôt devrions-nous dire aux « irresponsabilités ».
Honte à vous tous !
Veuillez agréer ma déconsidération distinguée.
Signé : Une vieille peau »


Mon avis : Alexandrine est une résidente temporaire de l’EHPAD Biarritz Bonheur, qui écrit son quotidien dans cet établissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes. Elle se lie d’amitié avec Gisèle et Marie-Thérèse, deux résidentes permanentes, bientôt centenaires, avec qui elle va passer ses longues journées, rire, partager des moments de bonheur, comme des épisodes moins glorieux et plus tristes.

Ce livre met en relief la réalité de la vie en EHPAD. Rappelons qu’en France, pour l’année 2018, 10% des personnes âgées de plus de 75 ans résidaient en EHPAD, soit un total de près de 600 000 résidents français : un chiffre important, en constante augmentation lié directement au vieillissement de la population. Face à ce constant, Marie Laborde met en lumière les réelles difficultés sanitaires et sociales que vivent autant les résidents des EHPAD que le personnel soignant. Le manque d’effectif, les difficultés de recrutement et d’attractivité pour le métier, le manque de temps et d’attention à consacrer à chaque résident, le manque de place pour les résidents, la médicalisation insuffisante, obsolète, la dévalorisation salariale du personnel… Une situation qui va en s’aggravant, d’autant plus si l’on prend en compte les dernières statistiques liées à la crise sanitaire du COVID 19. Le constat est simple : les personnes âgées sont les grandes oubliées de ce dernier siècle.

Mais ne vous y méprenez pas, Si belles en ce mouroir n’est pas qu’un livre triste et noir qui dénonce les conditions dégradantes des EHPAD, c’est aussi un condensé de bonheurs simples et de gaietés futiles, grâce à la protagoniste Alexandrine. Cette petite mamie, enjouée, emphatique, est comme un rayon de soleil dans les couloirs de l’établissement. J’ai apprécié sa bonhomie, sa joie de vivre, qui se transmettent par réflection aux autres résidents qu’elle côtoie. Je retiendrai d’elle ses lettres ubuesques au Président de la République, écrite avec sincérité pour dénoncer les conditions de vie en EHPAD, honteusement cachées, mais jamais envoyées. Je retiendrai également son addiction pour les chocolats Mon Chéri, qui m’a rappelé ma propre grand-mère, également fan de ces chocolats à la liqueur. Les parties de Scrabble aux côtés de Gisèle et Marie-Thérèse, leurs cancanages sur les autres résidents ou sur Mademoiselle Claudie, aide-soignante rugueuse et frustre, qui manque de patience et de respect envers les résidents.

Je retiendrai également les côtés moins verdoyants de l’EHPAD : le peu de considération pour les résidents, les soignants n’hésitant pas à pénétrer l’intimité des personnes âgées sans autorisation préalable, ce qui m’a profondément choquée et attristée. Il y a aussi ces départs précipités et soudains sans retour possible, place laissée vacante, qui rappelle inexorablement que la fin est proche. Je n’ose imaginer l’état d’esprit des résidents, confrontés quotidiennement à la fin de vie, qui doivent accepter l’inéluctable sans pouvoir rien y changer. Quel sentiment atroce !

Ce livre ne changera sans doute pas grand chose aux conditions actuelles des EHPAD, mais j’espère qu’il contribuera à ouvrir les yeux de certains lecteurs sur celles-ci. Prendre conscience des difficultés sanitaires et sociales est la première étape avant un possible changement de mentalités et de politiques. 


Une lecture douloureuse de réalisme, qui met en lumière les conditions de vie en EHPAD des résidents et les difficultés sanitaires et sociales du personnel soignant. Heureusement que notre protagoniste Alexandrine, résidente temporaire, est là pour prodiguer sa joie de vivre et rendre cette histoire plus insouciante. J’ai beaucoup aimé ! 

Ma note : 8/10

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ISBN : 979-10-252-0480-1

L’amour et les forêts


L’amour et les forêts d’Éric Reinhardt

412 pages, éditions Folio


Résumé : À l’origine, Bénédicte Ombredanne avait voulu le rencontrer pour lui dire combien son dernier livre avait changé sa vie. Une vie sur laquelle elle fit bientôt des confidences à l’écrivain, l’entraînant dans sa détresse, lui racontant une folle journée de rébellion vécue deux ans plus tôt, en réaction au harcèlement continuel de son mari. La plus belle journée de toute son existence, mais aussi le début de sa perte.

Récit poignant d’une émancipation féminine, « L’amour et les forêts » est un texte fascinant, où la volonté d’être libre se dresse contre l’avilissement.


Extraits : « Moi aussi j’attends des livres que j’entreprends d’écrire qu’ils me secourent, qu’ils m’embarquent dans leur chaloupe, qu’ils me conduisent vers le rivage d’un ailleurs idéal. »

« Car c’est ça ma grande terreur, c’est que ma vie s’écoule inutilement comme de l’eau d’un robinet qu’on a oublié de fermer, ou d’un robinet qui fuit, quelque chose comme ça, tu vois. »


Mon avis : Auréolé du Prix France Télévision – Roman en 2014, du Prix des lycéens – Renaudot la même année, puis du Prix France Culture – Télérama en 2015, L’amour et les forêts est un roman salué par les critiques et plébiscité par les lecteurs. Au vu de ce palmarès exceptionnel, j’ai acheté ce livre les yeux fermés et j’ai débuté sa lecture sans a-priori, n’ayant même pas pris la peine de lire la quatrième de couverture. Avec autant de prix, il devait forcément être bon !

Je débute donc ma lecture aux côtés de Bénédicte Ombredanne, une femme d’une quarantaine d’années, touchée par l’écriture d’un écrivain, à qui elle va transmettre une lettre passionnée et passionnante d’intelligence et de dévouement. Très touché par cet hommage, l’écrivain, qui n’est autre qu’Éric Reinhardt, décidera de rencontrer cette fervente lectrice. Deux rencontres auront été suffisantes pour qu’Éric soit touché par l’histoire de Bénédicte Ombredanne. Mariée à Jean-François depuis des années, mari transi de jalousie, autoritaire, homme insensible, colérique et froid, ils ont ensemble deux jeunes enfants et vivent tous sous le même toit. Bénédicte Ombredanne est professeure agrégée de lettres et rêvait d’une toute autre vie, où la passion, l’amour pur et véritable, exacerbé et délicat aurait comblé son quotidien. Ce qui n’est pas le cas avec Jean-François. Elle va donc s’inscrire sur Meetic et rencontrer Christian, un homme aux antipodes de son mari, intelligent, doux, attentionné, qui va lui offrir les quelques heures les plus heureuses de toute son existence.

Le sujet semble simple, mais il est extrêmement complexe, paradoxal et sensible : c’est le destin amoureux d’une héroïne aux prises entre son coeur et sa raison. Durant deux longues années, nous allons suivre son quotidien de femme battue, humiliée, maltraitée et rabaissée par son mari, coupable de jalousie extrême et de perte de tout contrôle sur ses gestes et ses paroles. Il n’hésitera pas à la manipuler, à l’intimider et à lui faire du chantage pour qu’elle reste à ses côtés, malgré l’absence évidente d’amour. Son comportement est véritablement choquant, on en vient à se demander comment Bénédicte Ombredanne peut supporter de vivre avec un homme tel que lui.

Seule étincelle de lumière dans son quotidien morose : sa brève rencontre avec Christian, le temps d’une journée ensoleillée et passionnelle, ponctuée d’amour, de balades en forêt, et d’essais au tir à l’arc. Ce fût un coup de foudre immédiat et intense entre ces deux amants que tout rapproche. Mais quand le coeur dit oui, la raison dit non : Bénédicte Ombredanne, muselée à son mari et à ses obligations parentales, mettra, bien malgré elle, une fin définitive à cette belle histoire-embryon.

Il est toujours bon de rappeler qu’en France, en moyenne, près de 220 000 femmes subissent chaque année des violences physiques et/ou sexuelles de la part de leur compagnon, mari, ou ex, soit 1% de la population totale. Un chiffre à faire frémir de colère, encore plus si l’on prend en compte le taux de féminicide sur une année, qui s’élève à plus de 100 meurtres sur l’année 2019. Un taux qui ne cesse d’augmenter, notamment lors du confinement, où les violences conjugales ont augmenté de +30% en province et à Paris. Dénoncer ces actes malveillants, signaler et prévenir, aider et assister les femmes pour les sortir de cet enfer constitue un défi majeur. L’amour et les forêts, pourtant écrit par un homme, se fait un très bon manifeste de ces dommages verbales, physiques et psychologiques devenus l’une des plaies de notre société.

Éric Reinhardt est un auteur qui se fait discret dans la cour littéraire française. C’est pourtant un auteur de renom, extrêmement doué, qui sait manier les mots avec perfection. Sa plume est élancée, poétique, complexe aussi, dans le sens où on ressent intensément que les mots et les phrases employées sont longuement travaillées, presque ciselées avec minutie. Malgré ce travail d’orfèvre, ces mots glissent sur les pages pour créer des phrases alanguies, qui se lisent avec fluidité. L’auteur magnifie la langue française et juste pour ça, je lui dis un grand bravo et un immense merci !

Malgré tout le respect que j’aie pour l’auteur et toute l’admiration que je porte à sa narration, je me suis vue, à plusieurs reprises, soupirer de lassitude. Par moment, l’histoire se perd en longueurs et en circonvolutions superflues, qui étirent le récit sans lui apporter de réelle plus-value. Cette langueur d’écriture, cette monotonie excédentaire a contribué à me détacher de l’histoire. Conséquence directe sur mon affect : j’ai été moins touchée par la triste histoire de Bénédicte Ombredanne que j’aurais dû l’être.


Un récit superbement écrit, qui jongle entre poésie lyrique et envolées narratives : un bel hommage à l’écriture française. J’ai beaucoup aimé l’écriture, mais j’aurais souhaité qu’elle soit moins travaillée, plus accessible et touchante. Dommage car le fond est vraiment intéressant : on suit le quotidien amoureux d’une femme, transcendée entre son coeur et sa raison. Une histoire moderne et triste, digne plaidoyer d’un homme en faveur des femmes.

Ma note : 5,5/10

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ISBN : 978-2-07-046815-7

L’île aux enfants


L’île aux enfants d’Ariane Bois

217 pages, éditions Charleston Poche, à 7,50€


Résumé : Pauline, six ans, et sa petite soeur Clémence coulent des jours heureux sur l’île qui les a vues naître, la Réunion. Un matin de 1963, elles sont kidnappées au bord de la route et embarquées de force dans un avion pour la métropole, à neuf mille kilomètres de leurs parents. À Guéret, dans la Creuse, elles sont séparées.

1998 : quelques phrases à la radio rouvrent de vieilles blessures. Frappée par le silence dans lequel est murée sa mère, Caroline, jeune journaliste, décide d’enquêter et s’envole pour la Réunion, où elle découvre peu à peu les détails d’un mensonge d’État.

À travers l’évocation de l’enlèvement méconnu d’au moins deux mille enfants réunionnais entre 1963 et 1982, dans le but de repeupler des départements sinistrés de la métropole, Ariane Bois raconte le destin de deux générations de femmes victimes de l’arbitraire et du secret.

L’histoire d’une quête des origines et d’une résilience, portée par un grand souffle romanesque.


Extraits : « Chaque cyclone, disait-on par ici, cachait un esprit malveillant envoyé pour punir les hommes. »

« J’apprendrai aussi que je suis une zoreille, une Blanche de métropole, en référence à l’habitude des Français du continent de tendre l’oreille pour capter des mots. Mon hôte se présente comme une yab, une Réunionnaise blanche. Mais il y a aussi les zoréols, nés d’un mariage entre une créole et un zoreille? Quelle volubilité, quel méli-mélo de paroles ! Je souris niaisement, totalement dépaysée par ce cours ethnologique. »


Mon avis : Peut-être avez-vous déjà entendu à la radio, vu des reportages à la télévision ou lu des articles de journaux sur l’affaire des Enfants de la Creuse ? C’est un scandale national qui n’a éclaté que récemment – au début des années 2010 -, mais qui s’est déroulé de 1962 à 1984. Durant plus de 20 ans, près de 2200 enfants Réunionnais ont été arrachés à leur île natale et à leur famille pour venir repeupler des départements français victimes de l’exode rural. C’est le cas notamment de la Creuse, du Tarn, du Gers, de la Lozère et des Pyrénées-Orientales, qui furent les témoins muets de ce déracinement forcé.

 
———————-Île de La Réunion —————————————Département de La Creuse

Pour mettre en lumière cet épisode dramatique de l’histoire française, Ariane Bois lie fiction et réalité en racontant le périple de Pauline, six ans, et de sa petite soeur Clémence, arrachées à leur île et à leur famille, envoyées en métropole, séparées l’une de l’autre et adoptées par des inconnus. Pauline se retrouve donc seule, sans nouvelle de sa famille ni de sa soeur, adoptée par un couple de fermiers bourrus et froids, qui ne lui témoignent pas d’attention et l’effraient grandement. Très vite, Pauline se rend compte qu’elle n’est pas la seule enfant recueilli par le couple : Gaëtan, un petit garçon en provenance de La Réunion, a été adopté par le couple pour les aider dans les travaux à la ferme. Affamé, maltraité, obligé de dormir dans le foin, le petit garçon servait de main-d’oeuvre gratuite à la ferme. Une situation malheureusement vécue par des centaines d’autres enfants.

C’est seulement dans les années 2000, soit près de 20 ans après les faits, que l’histoire commence à être médiatisée. Le sujet est tabou, l’état est pleinement en cause et cherchait à passer sous silence ce fait honteux de l’histoire de France.

Pauline, âgée de six ans au moment des faits, apprend, des années plus tard, le scandale dont elle est la victime. Sa jeune fille, Caroline, tentera par tous les moyens de remonter aux origines de sa mère, de retrouver sa famille et de comprendre les raisons qui les ont poussées à abandonner Pauline et sa soeur Clémence. Nous assisterons à des retrouvailles émouvantes et pudiques, partagés entre la joie de voir une famille enfin réunie et la colère des années perdues à tout jamais et du temps que l’on ne rattrapera pas.

L’affaire fût menée en justice, les victimes demandant réparation des tords dont elles ont été les témoins muets. Ce n’est qu’en 2014 que l’Assemblée Nationale reconnaît la responsabilité morale de l’état dans cette odieuse affaire.

Un documentaire télévisuel de 54 minutes réalisé par William Caly, retrace avec beaucoup d’émotions le parcours de plusieurs petits réunionnais, arrachés à leur terre et élevés dans le mensonge. Plusieurs témoignages poignants, qui jette la vérité brute et longtemps tue sur ce transfert traumatisant. J’ai visionnée les dix premières minutes de ce reportage et je suis partagée en une infinie tristesse pour ces enfants, privés d’identité et une très grande colère envers l’état français. Même si le sujet ne vous intéresse pas spécialement, je vous invite quand même à regarder les premières minutes de ce documentaire et à vous renseigner sur cette histoire d’exil forcé surréaliste, qui s’est pourtant déroulée en France il y a moins de cinquante ans.


Ariane Bois met en lumière un pan méconnu et dramatique de l’histoire français : la déportation de milliers d’enfants Réunionnais pour repeupler certaines régions de la métropole française. Un récit puissant et poignant, qui vous fera passer de la tristesse à la colère. À découvrir !

Ma note : 8,5/10

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ISBN : 978-2-36812-522-9