Le liseur du 6h27


Le liseur du 6h27 de Jean-Paul Didierlaurent
192 pages, éditions Folio


Résumé : «Voilà, on voulait vous dire, on aime bien ce que vous faites. Ça nous fait drôlement du bien.
Ça va bientôt faire un an que Josette et moi, on vient vous écouter tous les lundis et jeudis matin.»
Sur le chemin du travail, Guylain lit aux passagers du RER de 6 h 27 quelques pages rescapées de livres voués à la destruction. Ce curieux passe-temps va l’amener à faire la connaissance de personnages hauts en couleur qui cherchent, eux aussi, à réinventer leur vie.


Extraits : « Certains naissent sourds, muets ou aveugles. D’autres poussent leur premier cri affublés d’un strabisme disgracieux, d’un bec-de-lièvre ou d’une vilaine tache de vin au milieu de la figure. Il arrive que d’autres encore viennent au monde avec un pied-bot, voire un membre déjà mort avant même d’avoir vécu. Guylain Vignolles, lui, était entré dans la vie avec pour tout fardeau la contrepèterie malheureuse qu’offrait le mariage de son patronyme avec son prénom : Vilain Guignol, un mauvais jeu de mots qui avait retenti à ses oreilles dès ses premiers pas dans l’existence pour ne plus le quitter. »

« C’est dans les cicatrices des gueules cassées que l’on peut lire les guerres, Julie, pas dans les photos des généraux engoncés dans leurs uniformes amidonnés et tout repassés de frais.. »


Mon avis : Cela faisait plusieurs années maintenant que j’entendais parler du Liseur du 6h27. En tant que grande lectrice, on ne peut qu’être attiré par ce titre et curieux de découvrir ce qu’il renferme. L’histoire sera sans doute au-delà de tout ce que vous auriez pu imaginer : un homme, engoncé dans sa routine quotidienne d’employé d’usine de démolition de livres, tombe amoureux d’une dame-pipi par l’intermédiaire de plusieurs textes, trouvés par hasard dans une rame de métro. Une rencontre incongrue, qui constitue un bouleversement dans son univers si tranquille. Dès lors, il va tout faire pour retrouver la trace de l’auteure de ces mots.

L’idée de départ est originale et totalement inédite. Le héros est aux antipodes des héros habituels, c’est un homme ordinaire, voire carrément quelconque, doté d’un prénom souvent tourné en dérision (Guylain Vignolles, détourné en « Vilain Guignolles »). Il n’a pas de famille, pas beaucoup d’amis, il exerce un boulot routinier, qu’il exècre, de surcroît pas forcément valorisant. Le seul élément qui peut le faire sortir de cette banalité exaspérante, c’est sa passion pour la lecture. Une passion commune à des milliers de lecteurs, mais qui est ici plutôt surprenante : notre héros se nourrit essentiellement des feuillets qui échappent aux dents de la broyeuse. Ainsi, il se plaît à lire à voix haut une ou deux pages d’un livre qu’il ne connaît pas, aux nombreux curieux qui partagent sa rame de métro. Une pratique qui plaît aux voyageurs, qui reviennent fidèlement l’écouter pendant leur trajet maison-travail quotidien.

J’ai beaucoup aimé l’audace de Jean-Paul Didierlaurent, qui ose écrire un livre qui sort complètement des sentiers battus et qui ne peut être résumé en quelques phrases seulement. C’est une prouesse littéraire et surtout un risque qu’il prend, de ne pas plaire ou d’être compris des lecteurs. Fort heureusement, l’histoire fonctionne. Il ne s’y passe pas grand-chose, les aventuriers ou les amoureux des rebondissements surprenants pourront être déçus. A contrario, les lecteurs les plus sensibles seront ravis de s’attacher à un homme solitaire, sentimental, introverti mais altruiste.


Un récit audacieux, décalé, très original, qui met en avant un héros quelconque dans un quotidien banal. Ce n’est pas l’histoire du siècle, mais ça promet un beau moment de détente.

Ma note : 7/10

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ISBN : 978-2-07-046144-8

Le premier jour du printemps


Le premier jour du printemps de Nancy Tucker
331 pages, éditions Les Escales


Résumé :  » Alors donc, j’ai pensé, y avait que ça à faire, et ça suffisait pour que j’aie l’impression d’avoir tout le pouvoir du monde. Un matin, un instant, un petit garçon aux cheveux jaunes. En fait, c’était pas grand-chose.  »
Peut-on pardonner l’impardonnable ?
Chrissie est une enfant solitaire qui grandit dans une banlieue anglaise sordide. Délaissée par un père absent et une mère démissionnaire qui fait tout pour ne plus avoir à s’occuper d’elle, son quotidien est violent et misérable. La seule chose qui donne à Chrissie l’impression d’être vivante, c’est son secret. Et rien que d’y penser, elle en a des papillons dans le ventre.
Le premier jour du printemps, elle a tué un petit garçon.
Quinze ans plus tard, Chrissie s’appelle Julia. Elle cache sa véritable identité et tente d’être une bonne mère pour Molly, sa fille de cinq ans, malgré ses nombreuses inquiétudes. Va-t-elle pouvoir subvenir aux besoins de sa fille ? Réussir à lui donner ce qu’elle n’a jamais reçu ? Quand, un soir, elle commence à recevoir de mystérieux appels, elle craint que son passé ne refasse surface. Et que sa plus grande peur, celle de se voir retirer Molly, ne soit sur le point de se réaliser.


Extraits : « À même pas dix ans, on n’allait pas en prison et on n’avait pas droit à un procès, parce que quoi qu’on ait fait, on n’était qu’une gamine et ce n’était pas de votre faute. Je n’avais que huit ans mais j’ai pourtant eu droit à la cellule et au procès. Certains crimes étaient si terribles qu’on ne vous considérait plus comme une gamine. »

« Les gens passaient leur temps à vus promettre des trucs, comme s’ils comprenaient pas que « promesses », c’était juste un mot à la con. »


Mon avis : Le premier jour du printemps est un roman à suspense qui se découpe en deux narrations, composées de deux époques distinctes. Nous avons d’un côté Chrissie, une petite fille de 8 ans, qui vit dans la précarité, avec une mère peu soucieuse de s’occuper d’elle et un père absent. Heureusement, Chrissie peut compter sur sa meilleure copine Linda, chez qui elle trouve régulièrement refuge pour manger à sa faim et jouer pour oublier ses conditions de vie. Instable psychologiquement, très peu aimée, Chrissie est odieuse avec les autres enfants et se comporte de manière irrespectueuse avec les adultes qu’elle croise. Sans se l’expliquer, elle commet alors un acte impardonnable et totalement irréfléchi : elle tue de ses mains un jeune enfant et finit en prison, âgée d’à peine huit ans.

D’un autre côté, nous avons Julia, une mère célibataire attentionnée avec sa petite Molly, qui vit dans la crainte constante de se voir retirer la garde de sa fille. A juste titre, puisque Julia n’est autre que Chrissie, obligée de changer d’identité pour éviter les menaces, agressions et autres jugements de la population. Après une incarcération de plusieurs années en prison pour mineur, Julia est enfin libre de ses mouvements, mais à jamais enchaînée aux souvenirs de ses crimes odieux.

La construction du récit est originale et extrêmement bien amenée. Bien qu’on puisse être perdu au début, naviguant à vue sans vraiment comprendre le lien entre les deux personnages, les éléments se recoupent finalement pour n’en faire qu’un : Chrissie et Julia sont la même personne. Et pourtant, des doutes peuvent subsister, puisque le caractère de la petite Chrissie est loin d’être similaire à la jeune maman Julia. La maturité et les expériences de la vie ont diamétralement changés sa façon de se comporter et de réfléchir.

Chrissie était une enfante turbulente, délaissée, affamée, puisque sa mère ne s’occupait pas d’elle, elle était méprisante, elle volait sans vergogne, faisait mille et une bêtises, traînait sans arrêt dans la rue, alors qu’elle n’avait que huit ans. Les autres parents avaient pitié d’elle, tout en se sentant parfois envahis par la présence trop régulière de cette petite fille, qu’on aurait dit abandonnée. Finalement, son comportement reflète l’environnement et la façon dont elle a été élevée : sans amour, sans soutien, sans éducation et socle familial solide. J’ai ressenti des sentiments ambivalents à son égard : beaucoup de peine et de pitié, mais aussi de la colère pour le crime qu’elle a commis et son attitude nonchalant face à ça. Régulièrement, elle se rendait chez la famille dévastée du petit décédé sans jamais ressentir de regret face à son geste.

Heureusement, Julia est loin d’être Chrissie. C’est une mère qui essaie d’être exemplaire, qui travaille d’arrache-pied pour couvrir tous les besoins de sa fille et se montre la plus attentionnée possible. Elle est craintive, puisque les autorités l’ont laissé sous protection juridique, pour être sûr qu’elle est apte à s’occuper d’une enfant, alors qu’elle est une criminelle. Comme pour Chrissie, j’ai ressenti beaucoup de peine pour Julia, mais aussi de l’empathie face à cette mère imparfaite et maladroite, qui aime plus que tout sa fille mais à peur de ne pas être à la hauteur. Face à un crime tel que celui perpétué par Chrissie, peut-on pardonner ? se racheter ? oublier ? continuer à vivre normalement sans être constamment tiraillé par les erreurs du passé ? Autant de questions qui se bousculent quotidiennement dans l’esprit de Julia, hanté par son geste enfantin aux conséquences terribles.


Un premier roman à suspense finement construit, à la fois émouvant et éprouvant. J’espère pouvoir retrouver prochainement Nancy Tucker à travers une autre histoire.

Ma note : 8/10

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ISBN : 978-2-36569-532-9
Traduction : Carine Chichereau

Huit battements d’ailes


Huit battements d’ailes de Laura Trompette
317 pages, éditions Charleston, à 18€


Résumé : Huit femmes. Huit destins. Une journée.

Elles sont huit Parmi elles, une conductrice de poids lourd sur les routes de France, la porte parole de la Maison Blanche, une prisonnière en Chine ou encore une orpheline en Inde. À priori, tout les sépare Et pourtant, en l’espace de 24 heures, ce 24 avril 2020 où le monde semble s’être mis à l’arrêt, leurs destins vont se rejoindre et leurs vies irrémédiablement se lier.


Extraits : « L’indifférence tue, elle l’a vu dans des campagnes de prévention. Chaque année, les féminicides continuent sans que les mentalités n’évoluent. »

« Toutes deux ont convenu que la peur, c’est souvent irrationnel. Il en va donc de même pour les comportements qui en découlent. L’humain craint ce qu’il ne connaît pas et ce qui ne lui ressemble pas. C’est comme ça. »


Mon avis : L’année dernière, j’avais lu La révérence de l’éléphant de Laura Trompette, un roman dépaysant, solaire, que j’avais particulièrement adoré. J’ai donc sauté sur son dernier livre : Huit battements d’ailes, un récit très différent du précédent.

Nous rencontrons huit femmes, aux quotidiens totalement disparates, qui vivent aux quatre coins du monde. Ce qui les lie ? La crise sanitaire, qui oblige à des mesures de protections strictes, dont le confinement. Dans ce cadre, ces huit femmes, infirmière, chauffeuse poids-lourds, artiste, grand-mère… vivent cette période compliquée avec beaucoup de difficultés. L’une est victime de violences conjugales, l’autre d’isolement, une autre de rejet… La pandémie touche l’ensemble de la planète, parfois dans des propensions que l’on était loin d’imaginer.

Huit battements d’ailes est un livre fort, qui trouvera encore plus échos parmi toutes les femmes du XXIème siècle qui ont vécues une situation similaire. On ne peut qu’être ému et compatir aux sorts de ces femmes, courageuses et combattantes, qui subissent les aléas du quotidien, accentués par la crise sanitaire inattendue et terrifiante. 

Le confinement a notamment eu pour conséquence l’intensification des violences conjugales et intrafamiliales pour les femmes déjà accompagnées et a généré de nombreuses nouvelles demandes d’accompagnement. C’est sans doute l’un des sujets les plus percutants de ce livre. En 2020, les appels entrants au 3919, le numéro d’aide aux femmes victimes de violences, ont augmenté de 70%, avec un pic lors des mois d’avril et mai, puis un second dès le début de la mise en place du couvre-feu, en octobre. Dans Huit battements d’ailes, une femme est victime de violences physiques et verbales par son compagnon alcoolique, qui a été obligé de fermer son commerce durant le confinement. Esseulée, solitaire, repliée sur elle, elle ne peut se défendre seule. Sa voisine, victime muette de l’enfer de cette femme, tente de contacter les services de police puis les associations d’accompagnement, afin de réussir à aider cette femme dans le besoin. Un combat difficile, où le temps est compté. En 2020, 125 personnes sont décédées suite à des violences conjugales, dont 102 femmes.

Dans un autre contexte, on peut retrouver une autre femme, courageuse et dynamique, elle casse les codes en exerçant le métier de chauffeuse poids-lourds. Encore en activité même en temps de confinement, elle retrouve un beau matin une passagère dans son camion, qui cherche à rejoindre clandestinement l’Espagne pour améliorer ses conditions de vie et tenter de retrouver sa famille. Une chaîne de solidarité féminine va se mettre en place, puisque la chauffeuse va contacter une association, gérée par une infirmière espagnole, professionnellement touchée par le COVID et la mort, qui va néanmoins accepter d’héberger la clandestine, malgré tous les dangers, sanitaires, sécuritaires et judiciaires, auxquels elle s’expose. Un bel acte de bravoure et de solidarité pour sauver une vie humaine.

Enfin, dans Huit battements d’ailes, on voyage également en Inde, dans un orphelinat où un petit garçon, enfin adopté par une chanteuse anglaise à la renommée mondiale, attend désespérément que ses parents viennent le chercher. Mais la procédure d’adoption est mise à l’arrêt en raison de la pandémie mondiale ; une manière de profiter plus longuement des derniers instants avec son amie, dont il ne veut pas être séparée. On part aussi en Italie, au balcon d’une vieille dame, isolée de sa famille, mais heureuse de partager chaque soir des moments de chants à la fenêtre de son balcon. Enfin, on finit notre voyage en Chine, où des ours, jusqu’alors enfermé dans des cages à titre d’expérimentation, vont être libérés pour retrouver une vie décente.

Autant de récits de vie qui s’entremêlent pour former une belle et émouvante histoire, qui nous emporte dans un tour du monde incroyable. Certaines histoires sont dures, autant à vivre qu’à lire, mais elles doivent permettre de nous faire prendre conscience du comportement de certaines personnes et de réfléchir à la façon dont nous pourrions intervenir dans des situations compliquées. Un roman intense et juste, qui dénonce et met en lumière des thématiques qui ont été accentuées avec la période du confinement.


Un récit composé de huit voix de femmes du monde entier, qui vivent le confinement de manière totalement différentes. Violences conjugales, maltraitance animale, droit des femmes… une histoire humaine aux multiples émotions, qui transmet de belles valeurs d’entraide et de solidarité.

Ma note : 8/10

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ISBN : 978-2-36812-728-5

Canada


Canada de Richard Ford
499 pages, éditions Points, à 8,30€


Résumé : « D’abord, je vais vous raconter le hold-up que nos parents ont : Commis. Ensuite les meurtres, qui se sont produits plus tard. »
Great Falls, Montana, 1960. Dell Parsons a 15 ans lorsque ses parents braquent une banque, avec le fol espoir de rembourser un créancier menaçant. Mais le hold-up échoue, les parents sont arrêtés. Del doit choisir entre la fuite et l’orphelinat. Il traverse la frontière et trouve refuge dans un village du Saskatchewan, au Canada. Arthur Remlinger, le propriétaire d’un petit hôtel, le prend alors à son service. Charismatique, mystérieux, Remlinger est aussi recherché aux États-Unis. C’est la fin de l’innocence pour Dell. Dans l’ombre de Remlinger, au sein d’une nature sauvage et d’hommes pour qui seule compte la force brutale, il cherche Son propre chemin. Canada est le récit de ces années qui l’ont marqué à jamais.


Extraits : « Je l’ai expliqué bien des fois, ce poème, dans ma vie de professeur, et je me dis que c’est ainsi qu’elle voyait les choses : imparfaites, et pourtant vivables. Changer de vie, changer la vie, ça aurait été faire injure à la vie, et à soi-même – trop radical. »

« Quand on se met à réfléchir aux raisons qui peuvent pousser deux êtres raisonnablement intelligents à dévaliser une banque et à rester ensemble après que l’amour s’est délité, évaporé, on trouve toujours des raisons de ce genre, des raisons qui, rétrospectivement, ne tiennent pas debout, et doivent s’inventer. »


Mon avis : Dell et sa sœur jumelle Berner, vivent un quotidien d’adolescents tout ce qu’il y a de plus banal. Ils habitent un quartier modeste de Great Falls, Montana, aux États-Unis, aux côtés de leurs parents, Neeva, institutrice et Bev, militaire retraité. Rien ne prédestinait cette famille d’apparence tranquille à connaître un bouleversement conséquent. Et pourtant… miné par des problèmes d’argent suite à une transaction illégale opérée entre Bev et des gens peu scrupuleux, ce dernier a l’idée saugrenue de rembourser ses dettes en braquant une banque. Il demande à sa femme de l’aider dans cette entreprise peu commune. Malgré un mariage bancal et des sentiments depuis longtemps étiolés, Neeva accepte d’épauler son mari dans cette tâche hasardeuse. Leur braquage n’est qu’un modeste succès : ils dérobent seulement 2000 dollars, mais arrivent à passer entre les mailles de la sécurité et à rentrer paisiblement chez eux retrouver leurs enfants. Néanmoins, les jours suivants, des hommes les suivent à la trace. Ils se font finalement arrêter, sous les yeux ébahis et interrogateurs de Dell et Berner. Avant d’être embarquée par les policiers, Neeva avait planifiée la fuite de ses enfants en lieu sûr, pour éviter qu’ils ne se retrouvent aux mains des services sociaux. Pour eux, une nouvelle vie va commencer : direction le Canada !

Le Canada, deuxième plus grand pays du monde en superficie, autant admiré pour ses magnifiques paysages que redouté pour ses hivers très froids. Dell et Berner vont avoir l’opportunité et/ou l’inconvénient de recommencer leur vie du début, loin des racontars qu’ils entendent. Nouveau pays, nouvelles coutumes et traditions, nouveaux repères, nouvelles connaissances… la chose n’est pas aisée, d’autant qu’ils doivent en même temps se reconstruire psychologiquement suite au choc brutal vécu par l’arrestation de leurs parents. Comment se remettre de ces changements ? Quand et comment retrouver le bonheur ? 

Là-bas, ils sont attendus par Arthur Remlinger, un personnage énigmatique et mystérieux, froid et distant, qui ne laisse rien transparaître de ses émotions ou de son histoire personnelle. A la tête d’un hôtel, il semblerait qu’Arthur ait fuit l’Amérique pour se cacher au fin fond d’une bourgade du Canada, où il s’ennuie terriblement. Quels sombres secrets cache-t-il ? Ce personnage, que je n’ai pas compris, ne va absolument pas aider à la reconstruction et à l’apaisement. Je peux faire le même constat pour notre protagoniste Dell, que j’ai trouvé totalement effacé. Il se laisse balloter sans jamais se rebeller, acceptant sa pauvre condition sans chercher à l’améliorer. Dell m’a fait beaucoup de peine, tout en m’agaçant terriblement.

L’histoire est sympathique, le voyage immersif intéressant, mais ça s’étire quand même un peu trop en longueurs. Il ne se passe quasiment rien durant l’intégralité du récit : pas d’action à proprement parler, uniquement des scènes de vie, des réflexions psychologiques et autres interrogations, des descriptifs très précis des lieux ou des émotions traversées par Dell, notre narrateur. Le rythme est lent, monotone, certains passages sont inutiles et ajoutent seulement de la lourdeur au récit. Les descriptifs des paysages américains puis canadiens sont bien développés et permettent une immersion facilitée dans ces deux pays si lointains pour moi. On se retrouve facilement dans les années 60, entouré de paysages désertiques, on ressent la moiteur, la désertification, la sensation de solitude face aux grands espaces. Je pense que c’est l’une des raisons qui ont permis à Canada de recevoir le prix Femina du roman étranger en 2013. Je ne remets pas en cause la décision des jurées (puisque le prix est remis par un comité de femmes), mais je pense que bien d’autres romans étrangers auraient été plus à même de recevoir ce prix.


Une narration lente, monotone, parfois répétitive, qui nous raconte pourtant des scènes de vie extraordinaires dans un style peu exceptionnel. Un roman réflexif, intéressant, qu’il faut sans doute prendre le temps de savourer, mais que j’oublierais bien assez vite. 

Ma note : 5,5/10

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ISBN : 978-2-7578-4524-0
Traduction : Josée Kamoun

L’amie prodigieuse, tome 1 : Enfance, adolescence


L’amie prodigieuse, tome 1 : Enfance, adolescence
de Elena Ferrante
429 pages, éditions Folio


Résumé : « Je ne suis pas nostalgique de notre enfance: elle était pleine de violence. C’était la vie, un point c’est tout: et nous grandissions avec l’obligation de la rendre difficile aux autres avant que les autres ne nous la rendent difficile.»
Elena et Lila vivent dans un quartier pauvre de Naples à la fin des années cinquante. Bien qu’elles soient douées pour les études, ce n’est pas la voie qui leur est promise. Lila abandonne l’école pour travailler dans l’échoppe de cordonnier de son père. Elena, soutenue par son institutrice, ira au collège puis au lycée. Les chemins des deux amies se croisent et s’éloignent, avec pour toile de fond une Naples sombre, en ébullition.
Formidable voyage dans l’Italie du boom économique, L’amie prodigieuse est le portrait de deux héroïnes inoubliables qu’Elena Ferrante traque avec passion et tendresse.


Extraits : « Notre monde était ainsi, plein de mots qui tuaient : le croup, le tétanos, le typhus pétéchial, le gaz, la guerre, la toupie, les décombres, le travail, le bombardement, la bombe, la tuberculose, la suppuration. »

« Sans amour, non seulement la vie des personnes est plus pauvre, mais aussi celle des villes. »


Mon avis : Après avoir entendu parler de cette saga familiale pendant de très nombreuses années – en des termes plus que positifs -, je me suis enfin décidé à sortir le premier tome de ma pile à lire.

L’amie prodigieuse, c’est l’histoire de l’amitié assez spéciale qui unie Elena, notre protagoniste, à Lila. Toutes deux très jeunes, elles vivent dans un quartier pauvre de Naples, en plein milieu des années 50 et se montrent particulièrement douées pour les études. Une compétition insidieuse se met en place entre elles deux : c’est à celle qui rapportera les meilleures notes dans leur maison respective. Hélas, Lila est rapidement rattrapée par son milieu social : elle doit abandonner l’école pour aider son père, cordonnier, à réfectionner et vendre ses chaussures. Un coup dur pour Elena, qui se retrouve abandonnée et cherche à trouver un nouveau sens à sa vie. Car sans Lila, son moteur, sa meilleure amie, sa confidente, sa meilleure compétitrice… Elena n’est plus rien : la vie va les éloigner.

Souvent, les opposés s’attirent. C’est le cas pour Lila et Elena, deux jeunes femmes en devenir au caractère très différent. Lila est impulsive, c’est une jeune fille rebelle, qui n’a pas peur de déroger aux règles, d’affronter de face les conflits. Elle est incroyablement intelligente, mais ne se vante pas, au contraire, elle garde une part de mystère conséquente, qui fait qu’on n’arrivera presque jamais à la cerner entièrement. Quant à Elena, plus réservée et calme, elle se laisse facilement emporter par la fougue de son amie et rêve secrètement de lui ressembler. Une amitié passionnelle les unie, bien qu’un peu bancale ; Elena semble ressentir bien plus de sentiments envers Lila que cette dernière, qui ne montre que trop peu ce qu’elle ressent pour Elena. J’ai été émue de cette amitié hors du commun, mais j’ai parfois ressenti de la douleur pour Elena, puisqu’elle semblait entretenir un lien d’amitié à sens unique. Entre fidélité, amour, jalousie, haine… toutes les émotions transparaissent entre ces deux jeunes filles que tout oppose.

Outre ces deux héroïnes, on découvre tout un florilèges de personnages, qui vont venir enrichir le quotidien d’Elena et Lila. Les garçons seront nombreux à courtiser les jeunes filles : Pasquale, le maçon, Nino, l’intello, Antonio, le mécano, les frères Solara, les riches mafieux… elles n’ont que l’embarras du choix ! On découvre surtout que les familles napolitaines sont souvent en rivalité les unes avec les autres : chacun se bat pour acquérir la meilleure place dans cette société napolitaine en plein essor.

L’auteure nous immerge dans l’Italie du milieu du XXème siècle. On en apprend plus sur l’histoire sociale et politique du pays. Nos deux héroïnes grandissent dans un monde étriqué, où la violence, les injustices sociales et le machisme sont monnaie courante. Obligées de se construire sur des bases branlantes, elles ne peuvent que perpétrer ce que le passé leur offre. Un avenir tout tracé et limité. Mais Elena rêve de plus grand et tente de contrer son destin, malgré les récriminations de ses parents, qui ne comprennent pas l’intérêt de poursuivre des études onéreuses.

La saga d’Elena Ferrante a été adaptée au cinéma ; je n’ai pour le moment pas eu le temps de voir la première saison, mais je pense que j’essayerai de la visionner dans les mois qui viennent : l’émotion devrait y être encore plus puissante !


Elena Ferrante nous offre le portrait sensible et humain de deux jeunes filles qui se sont prises d’amitié, mais que tout oppose.  L’occasion de s’immerger dans les années 50 au coeur d’un quartier pauvre de Naples, avec son lot de restrictions sociales et politiques, de violences, d’inégalités et d’injustices. Je lirai le deuxième tome avec plaisir !

Ma note : 7,5/10

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ISBN : 978-2-07-046612-2
Traduction : Elsa Damien