Classique·Littérature autrichienne·Nouvelles·Roman

Vingt-quatre heures de la vie d’une femme


Vingt-quatre heures de la vie d’une femme de Stefan Zweig

139 pages, éditions Stock, à 7,50€


Résumé : Scandale dans une pension de famille « comme il faut, » sur la Côte d’Azur du début du siècle : Mme Henriette, la femme d’un de ses clients, s’est enfuie avec un jeune homme qui pourtant n’avait passé là qu’une journée…
Seul le narrateur tente de comprendre cette « créature sans moralité », avec l’aide inattendue d’une vieille dame anglaise très distinguée, qui lui expliquera quels feux mal éteints cette aventure a ranimé chez la fugitive.
Ce récit d’une passion foudroyante, bref et aigu comme les affectionnait l’auteur d' »Amok » et du « Joueur d’échecs » est une de ses plus incontestables réussites.


Extraits :  « Le jeu révèle l’homme, c’est un mot banal, je le sais : mais je dis, moi : sa propre main, pendant le jeu , le révèle plus nettement encore.« 

« Malgré moi, je pensais chaque fois à un champ de courses, où, au moment du départ, les chevaux excités sont contenus avec peine, pour qu’ils ne s’élancent pas avant l’heure fixée : c’est exactement de la même manière que les mains des joueurs frémissent, se soulèvent, et sa cabrent. Elles révèlent, par leur façon d’attendre, de saisir et de s’arrêter, l’individualité du joueur : griffues, elles dénoncent l’homme cupide ; lâches, le prodigue ; calmes, le calculateur et, tremblantes, l’homme désespéré. Cent caractères se trahissent ainsi, avec la rapidité de l’éclair, dans le geste que l’on fait pour prendre l’argent, soit que l’un le froisse, soit que l’autre nerveusement l’éparpille, soit qu’épuisé un joueur, fermant sa main lasse, le laisse rouler librement sur le tapis.« 


Mon avis : Zweig a la réputation de faire parti de cette caste très privée des auteurs incontournables, de ceux que l’on peut lire aveuglément, sans jamais être déçu. Curieuse de découvrir cet auteur dont on fait tant de louanges, je m’étais plongée dans Lettre d’une inconnu, suivi de La ruelle au clair de lune, deux courtes nouvelles originales et très bien écrites, mais qui n’avaient pas été à la hauteur des hautes espérances que je me faisais des récits de Zweig. Sans jamais m’avouer vaincue, me voici replongeant tête la première dans une autre nouvelle de l’auteur, l’une de ses plus connues : Vingt-quatre heures de la vie d’une femme.

Madame Henriette, épouse et mère comblée, s’enfuie un beau jour avec un bel inconnu rencontré la veille, laissant derrière elle mari et enfants. Une nouvelle qui scandalise et provoque mille et une réactions. Seul un jeune homme prend la défense de la pauvre dame. Poussée par la réaction positive de ce bel étalon, une vieille dame va le prendre pour confident : s’ensuit alors une longue conversation sur le mal qui la ronge depuis des années. Passionnément amoureuse d’un homme qu’elle avait rencontré le jour même, elle va se sacrifier corps et âme à lui. Malheureusement, animé par sa folie du jeu, cet homme ne remarquera même pas cette femme, qui s’est donnée entièrement à lui.

Il n’y a pas à dire, la prose de Zweig est spectaculaire. Les phrases doivent être travaillées au mot près, reformulées maintes et maintes fois, mais elles nous arrivent avec fluidité et légèreté. L’histoire s’écoule toute seule, paisiblement et magnifiquement.

En seulement vingt-quatre heures, on peut ressentir intensément une large palette d’émotions qui caractérisent la vie et l’amour (la passion, la joie, l’obsession, la désillusion…). La confession de cette femme bien-pensante du milieu bourgeois a de quoi surprendre : elle s’est laissée tenter par la folie amoureuse, au risque d’attirer sur elle les regards critiques de son entourage. Une confession qui met en avant la femme comme sujet à l’amour, à l’autonomie et aux sentiments, choses qui étaient très mal venues de la part d’une femme dans les années 1930 (date approximative de publication de la nouvelle). J’apprécie ce côté là de l’histoire ; en revanche, j’abhorre la façon dont Zweig a développé ce personnage féminin : sentiments exacerbés, naïveté extrême, manque de répartie… il n’y a pas à dire, le portrait dressé de cette femme n’est pas très élogieux et aurait mérité plus de caractère.

De plus, les émotions sont nombreuses, certes, mais le fait que la nouvelle soit courte et intense ne me permet pas d’en ressentir toute la profondeur. Je suis quelqu’un qui aime bien prendre le temps d’assimiler les choses, de les découvrir, de les ressentir passionnément. Et là, tout arrive par vagues consécutives, nous frappant de plein fouet, sans qu’on y soit préparé. Il y a de quoi être déstabilisé, vous ne croyez pas ? Le fait est donc que je n’ai pas ressenti autant d’émotions que ce à quoi je m’attendais.


 Une nouvelle superbement narrée, mais qui ne m’a pas totalement convaincue. Les émotions trop froides m’ont empêchées d’entrer plus profondément dans la psychologie des personnages. A lire quand même, pour découvrir comment vingt-quatre petites heures peuvent changer la vie d’une femme. 

Ma note : 6,5/10

 

Littérature argentine·Nouvelles

Le livre de sable


Le livre de sable de Jorge Luis Borges

285 pages, éditions Folio


Résumé : Ce livre comporte treize nouvelles. Ce nombre est le fruit du hasard ou de la fatalité – ici les deux mots sont strictement synonymes – et n’a rien de magique. Si de tous ces écrits je ne devais en conserver qu’un seul, je crois que je conserverais  » Le congrès « , qui est à la fois le plus autobiographique (celui qui fait le plus appel aux souvenirs) et le plus fantastique.
J’ai voulu rester fidèle, dans ces exercices d’aveugle, à l’exemple de Wells, en conjuguant avec un style simple, parfois presque oral, un argument impossible. Le lecteur curieux peut ajouter les noms de Swift et d’Edgar Allan Poe.
Je n’écris pas pour une petite élite dont je n’ai cure, ni pour cette entité platonique adulée qu’on surnomme la Masse. Je ne crois pas à ces deux abstractions, chères au démagogue.
J’écris pour moi, pour mes amis et pour adoucir le cours du temps.

Jorge Luis Borges


Extraits :  « Le surnaturel, s’il se produit deux fois, cesse d’être terrifiant.« 

« -Oh ! nuits, oh ! tièdes ténèbres partagées, oh ! l’amour qui répand ses flots dans l’ombre comme un fleuve secret, oh ! ce moment d’ivresse où chacun est l’un et l’autre à la fois, oh ! l’innocence et la candeur de l’extase, oh ! l’union où nous nous perdions pour nous perdre ensuite dans le sommeil, oh ! les premières lueurs du jour et moi la contemplant.« 

Mon avis : Borges est un auteur de nouvelles argentin, qui nous livre ici un recueil de treize nouvelles fantastiques, qui donnent à réfléchir. Leur lecture n’est pas aisée, leur compréhension encore moins, mais les messages que l’on pense interpréter sont remplis de bons sens et de réflexion. Je développerais ici seulement les quelques nouvelles qui m’ont le plus plût et qui délivrent les messages les plus forts.

La nouvelle qui ouvre ce récit est L’autre, dans laquelle l’auteur se met en scène sous la forme de deux personnages distincts, mais de même identité, qui se rencontrent dans deux temporalités différentes, à deux endroits différents. Ces deux personnes identiques servent de miroir, pour penser la rencontre de soi. Une nouvelle qui confond réalité (avec l’aspect autobiographique) et fiction (le fantastique de la rencontre), pour nous amener à aller à notre propre rencontre, à descendre au plus profond de soi pour apprendre à se connaître davantage. Une pratique qui rappelle clairement la descente de Thesée dans le labyrinthe pour aller à la rencontre du Minotaure. En descendant à la rencontre du Minotaure, Thesée va affronter une part de lui-même. La thématique du labyrinthe est d’ailleurs omniprésente dans les oeuvres de Borges (notamment dans son recueil Aleph, dans lequel le labyrinthe fait parti du titre). Une nouvelle à mettre en parallèle avec Utopie d’un homme fatigué, dans laquelle un homme de notre temps rencontre un homme du futur. Borges nous invite donc à faire l’expérience du questionnement de soi et du monde.

There are more things est sans doute la nouvelle de Borges que j’ai préféré. Son contenu est extrêmement dense, et nous donne à réfléchir sur de nombreuses choses. C’est sans équivoque une nouvelle fantastique, puisque l’auteur pose un cadre réaliste au récit (une maison tout ce qu’il y a de plus banal) tout en y incorporant des indices qui s’ancrent dans l’esprit du lecteur et qui doivent lui permettre de croire plus facilement au basculement vers le fantastique. Le nouveau propriétaire de cette maison ne se montre pas, il a des horaires de travail étranges, on retrouve un cadavre de chien devant chez lui… tant d’éléments qui doivent monter en intensité pour nous faire croire que cette personne est en vérité un monstre. Le plus fort, c’est que jamais rien n’est explicité, tout est suggéré. Ce « monstre » n’est jamais montré, pourtant tout le monde pense que c’est un monstre ; alors que c’est purement fantaisiste de croire que cela puisse exister dans un monde aussi réaliste que cela. C’est là toute la magie de l’écriture borgesienne, qui arrive à nous conduire vers des ailleurs insoupçonnés.

La nouvelle La nuit des dons se présente sous un récit simple, mais est beaucoup plus danse qu’il n’y paraît, puisque l’auteur nous invite à nous questionner sur le pouvoir de la parole narrative. Dans ce récit, on a une histoire qui est raconté à travers une autre histoire, on a donc un enchâssement des récits, qui va perturber les identités et brouiller l’esprit du lecteur. Qui parle réellement ? Quand ? On se perd dans l’immensité spatio-temporelle de la nouvelle, on ne sait plus si l’histoire contée est réelle, fantastique ou onirique. Cette nouvelle tend à nous faire prendre conscience que le langage a un potentiel créatif et qu’il peut aisément modifier la réalité, au profit de récits fantasques.

La nouvelle qui clôt ce recueil et lui donne son titre, Le livre de sable, est sans doute l’une des nouvelles les plus complexes à appréhender du récit. Un homme reçoit un étrange livre, qui s’avère être un livre magique, puisqu’il ne contient ni début ni fin et est donc infini. Ce livre infini contient en réalité tous les livres du monde ; et comme le nombre de livres existant est énorme, il ne peut tous les contenir et les représenter et devient donc infini. L’homme n’a donc jamais accès à la totalité du monde et la représentation de ce monde est donc un échec. De plus, il me semble cette oeuvre, placée en dernière position du recueil, n’a pas été placée ici par hasard. En effet, on pourrait supposer que Le livre de sable est une oeuvre testamentaire, qui fait prendre conscience que la vie n’est qu’éternelles recommencements, et que tout homme n’est que grain de sable dans cette grande humanité.

Ce qui intéresse donc pleinement Borges, c’est cette quête de soi, qui fait que l’on va aller à sa propre rencontre, à sa propre découverte, via le passage obligé du labyrinthe, tellement dépeint dans les oeuvres de l’auteur. Le voyage confronte le personnage et le lecteur à lui-même : ses peurs, ses doutes, ses incertitudes. La lecture devient donc un voyage, dans lequel le lecteur se retrouve piéger et doit errer à la recherche de la quête de sens. C’est remarquablement écrit, et si bien pensé. Borges était un génie.

Entre réalisme et fantastique, réel et irréel, laissez-vous porter dans l’univers labyrinthique de Borges. Questionnements philosophiques assurés !

 

Ma note : 8/10
Nouvelles

Nouvelles orientales


Nouvelles orientales de Marguerite Yourcenar

149 pages, éditions L’imaginaire Gallimard


Résumé : Orientales, toutes les créatures de Marguerite Youcenar le sont à leur manière, subtilement. L’Hadrien des Mémoires se veut le plus grec des empereurs, comme Zénon, dans la quête de son Oeuvre au Noir, paraît souvent instruit d’autres sagesses que celles de l’Occident. L’auteur elle-même, cheminant à travers Le Labyrinthe du Monde, poursuit une grande méditation sur le devenir des hommes qui rejoint la pensée bouddhiste.
Avec ces Nouvelles, écrites au cours des dix années qui ont précédé la guerre, la tentation de l’Orient est clairement avouée dans le décor, dans le style, dans l’esprit des textes. De la Chine à la Grèce, des Balkans au Japon, ces contes accompagnent le voyageur comme autant de clés pour une seule musique, venue d’ailleurs. Les surprenants sortilèges du peintre Wang-Fô,  » qui aimait l’image des choses et non les choses elles-mêmes « , font écho à l’amertume du vieux Cornelius Berg,  » touchant les objets qu’il ne peignait plus « . Marko Kralievitch, le Serbe sans peur qui sait trompait les Turcs et la mort aussi bien que les femmes, est frère du prince Genghi, sorti d’un roman japonais du XIe siècle, par l’égoïsme du séducteur aveugle à la passion vraie, comme l’amour sublime de sacrifice de la déesse Kâli,  » nénphar de la perfection « , à qui ses malheurs apprendront enfin l’inanité du désir…  »
Légendes saisies en vol, fables ou apologues, ces Nouvelles Orientales forment un édifice à part dans œuvre de Marguerite Yourcenar, précieux comme une chapelle dans un vaste palais. Le réel s’y fait changeant, le rêve et le mythe y parlent un langage à chaque fois nouveau, et si le désir, la passion y brûlent souvent d’une ardeur brutale, presque inattendue, c’est peut-être qu’ils trouvent dans l’admirable économie de ces brefs récits le contraste idéal et nécessaire à leur soudain flamboiement.


Extraits :  « Il va sans dire que Marko reconquit le pays et enleva la belle fille qui avat éveillé son sourire, mais ce n’est ni sa gloire, ni leur bonheur qui me touche, c’est cet euphémisme exquis, ce sourire sur les lèvres d’un supplicié pour qui le désir est la plus douce torture. »

« Dans un univers où tout passe comme un songe, on s’en voudrait de durer toujours.« 


Mon avis : Marguerite Yourcenar est une très grande femme de lettres française, légitimement connue pour être la première femme à avoir été élue à l’Académie française, en 1980.

Ses Nouvelles si orientales sont sans aucun doute nées de ses multiples voyages autour du monde. Elle va s’inspirer des pays qu’elle a visité et des aventures qu’elle y a vécu pour rendre compte des personnages et de l’atmosphère de ses nouvelles. Toute sa vie sera un voyage ; voyage physique, voyage intérieur, mais aussi voyage littéraire.

La première nouvelle de cet ouvrage, intitulée Comment Wang-Fô fut sauvé peut se lire en échos avec la dernière du recueil, La tristesse de Cornélius Berg. Puisque ces deux nouvelles mettent en scène des peintres, qui peignent des portraits. Mais leur lieu commun s’arrête ici, puisque l’un peint un angle de la réalité, alors que l’autre représente une peinture déréalisée. Il faut avouer qu’il ne se passe pas grand chose dans ces deux récits, les héros étant totalement statiques, et l’auteure privilégiant des éléments descriptifs et une libre interprétation des lecteurs. Ce sont donc des nouvelles ouvertes à l’imagination et à la représentation subjective.

Le sourire de Marko est l’une de mes nouvelles favorites du recueil, puisqu’elle interroge directement la notion d’humanité. Marko Kraliévitch, personnage historique, est ici présenté comme un héros, un homme aux pouvoirs surhumains, qui va devoir affronter une série d’épreuves. Rien ne peut le détourner du droit chemin, exception faire du désir, qui va le trahir, puisqu’il va ébaucher un sourire face à de jolies femmes. Seule faiblesse qui le rend irrésistiblement humain. Marko est un héros qui interpelle, puisque son identité est quelque peu flou, les frontières entre ses capacités humaines et surhumaines étant brouillées.

Autre nouvelle, Le lait de la mort qui est une histoire très forte, qui montre le puissant amour maternel qu’une femme peut ressentir. En contraste direct avec l’amour maternel que l’on ressent via la figure féminine, on peut voir la cruauté des êtres humains ; cruauté entre frères et cruauté des frères envers leur belle-soeur. Ça laisse à réfléchir…

Le dernier amour du prince Genghi est une nouvelle fortement inspirée de l’oeuvre de Murasaki Shikibu, intitulée Genji Monogatari, qui met en scène un fils d’empereur d’une beauté exceptionnelle, qui charme de nombreuses femmes… comme notre Genghi. Cette nouvelle met en scène les relations qui perdurent entre les hommes et les femmes ; Genghi représentait l’orgueil et la domination masculine, alors que la Dame-du-village-des-fleurs-qui-tombent adopte un comportement féminin type, qui est celui de l’amour, de l’humilité et du sacrifice. Yourcenar est pleinement consciente du statut dévalorisée la femme et tend à le représenter aux lecteurs, pour qu’ils puissent en prendre pleinement conscience. Mais l’auteure s’oppose à ce que le féminisme soit pensé en opposition à l’homme ; elle préfère penser l’idée d’une fraternité humaine, d’une complémentarité universelle, liant les deux sexes…

Nous avons ensuite L’homme qui a aimé les Néréides, nouvelle mystérieuse, dans laquelle le personnage fait corps avec la nature. La tension entre nature comme lieu d’apaisement et de tranquillité et espace urbain, sera continue durant toute l’oeuvre de Yourcenar. On peut également voir que les Néréides ont achetées leur maison loin des routes urbaines, des touristes et loin du regard interrogateur du lecteur.

La nouvelle de La veuve Aphrodissia est sans doute l’une de mes préférées du recueil. Aphrodissia est une figure de femme forte, qui aime passionnément, qui revendique un désir de liberté, qui prend la défense des femmes et des sentiments. Son nom prend des connotations divins, puisqu’elle rappelle la déesse de l’amour Aphrodite. Mais la nouvelle se structure telle une tragédie antique, puisque le destin de cette pauvre femme se termine brutalement et d’une façon horrible. L’amour et la mort sont deux thématiques centrales qui se croisent dans de nombreuses nouvelles de Yourcenar, mais principalement dans celle-ci, avec l’amour passion qui mènera à la mort tragique.

Kâli décapitée est quant à elle une bien mystérieuse personne. Le nom de Kâli est tirée de la mythologie hindoue et désigne une déesse qui contient l’équilibre des opposés. Dans cette nouvelle, la figure de Kâli est prise entre son aspect mystique et son humanité. En effet, les Dieux, jaloux de sa beauté, l’ont tuée, avant de lui redonner une seconde chance, en assemblant son corps avec un corps de prostituée. Le personnage de Kâli va aller au-delà de cette binarité mortalité/immortalité, vie/mort, grâce à l’expérience de la sagesse et à sa rencontre avec cet espèce de Bouddha spirituel qui clôt le récit.

Après Le sourire de Marko, le personnage de Marko est reprit une deuxième fois dans La fin de Marko Kraliévitch, qui ne vient pas à la suite de la première nouvelle, comme si l’auteure avait choisie d’encadrer toutes les nouvelles du récit entre ces deux là. La vaillance dont avait fait preuve  Marko dans Le sourire de Marko se clôt ici par une fin presque pathétique, à travers laquelle on voit Marko mourir pour rien. Étrange…

Vous avez sans doute remarqué que l’entièreté de l’oeuvre de Yourcenar est saupoudrée d’une touche de magie fantastique, qui rend compte de personnages et d’ambiances qui poussent le lecteur à interpréter subjectivement les récits et à imaginer des scènes. Ainsi, dans Kâli décapitée par exemple, le sort final réservé à Kâli n’est pas clairement rédigé, laissant le soin aux lecteurs de combler les points de suspension qui clôture la nouvelle par sa propre interprétation finale. Le lecteur participe donc à la mise en forme du récit et titille son esprit imaginatif. Ingénieux et bien réalisé !

L’exotisme de toutes les nouvelles m’a plût. Les influences de l’auteure se font ressentir et se transmettent aisément. Avec Yourcenar, on voyage (Orient, Occident…), on découvre des univers qui nous sont étrangers, des cultures, des traditions lointaines… c’est un pur plaisir. Le style d’écriture est également époustouflant, à la lisière du récit poétique. Je suis bluffée, et émerveillée par ce magnifique recueil. Ravie d’avoir pu l’étudier en cours pour en savourer toutes les subtilités.

Ma note : 8/10
Littérature italienne·Nouvelles

Le K


Le K de Dino Buzzati

285 pages, éditions Le Livre de Poche, à 6,50€


Résumé : Dans ce recueil de nouvelles réunies en 1966, on trouvera la meilleure veine de Buzzati : « une littérature fantastique qui naît d’un équilibre heureux entre les grands sujets du genre et la réalité quotidienne ». « Buzzati connaît bien son métier : il sait fabriquer des histoires, distiller la peur, conjuguer l’humour et l’émotion, jouer avec les sentiments, manier l’effet de surprise » (F. L.).

Extraits :  « C’est un vieillard fatigué qui ne peut plus fournir un quotient normal de productivité, il n’est plus capable de courir, de rompre, de haïr, de faire l’amour. Et alors, en conséquence, il est éliminé. Bientôt les employés municipaux arriveront et le jetteront à l’égout.« 

« Parce que les animaux qui ignorent la souffrance de de la solitude sont capables de s’amuser tout seuls, mais l’homme au contraire n’y arrive pas et s’il tente de le faire, bien vite une angoisse encore plus forte s’empare de lui.« 

Mon avis : J’ai eu la chance d’étudier cette oeuvre de ce grand novelliste italien qu’est Buzzati dans mon cursus de lettres. Une lecture qui ne m’excitait pas à première vue, puisque je ne suis pas une adepte des nouvelles. Mais Dino Buzzati a su m’ensorceler et m’emmener dans son monde, un monde disjoint entre réalité et fantastique.

Beaucoup de ses nouvelles abordent le thème de notre société individualiste et de la possible rencontre que l’on peut faire de l’autre via le langage et les mots.

Le style d’écriture de l’auteur est personnel, et très travaillé. En effet, il joue avec les genres littéraires et mélange réalisme des descriptions et fantastiques des scènes narrées. Un mélange hétéroclite, qui met le lecteur au pied du mur, ne sachant trop où se placer et que croire.

Sa première nouvelle, qui a donnée son titre à l’ouvrage, Le K, est sans doute l’une de mes préférées. Elle raconte l’histoire d’une bête mystérieuse, qui choisie sa proie et la suit jusqu’à la fin de sa vie. Une nouvelle énigmatique et effrayante, qui se dénoue d’une façon étonnante.

Quant au Veston ensorcelé, l’image que veut faire ressortir Buzzati est limpide. Ce jeune homme, doté d’un manteau magique qui lui octroie des pièces d’or à chaque fois qu’il plonge la main dans ses poches, fait clairement penser au système capitaliste de notre société.

La Tour Eiffel est également l’une de mes nouvelles préférées de Buzzati. En s’appuyant sur un fait historique (la construction de la Tour Eiffel et ses 300 mètres de hauteur), il amplifie sa réalité et décide d’ajouter une touche de magie dans son récit. La Tour Eiffel continuera à grimper à l’infini, jusqu’aux nuages. Hélas, la médiocrité de la condition humaine, armé jusqu’aux dents, fait revenir les hommes du ciel sur terre. La réalité rattrape très rapidement la fiction.

Dans la nouvelle intitulée Jeune fille qui tombe… tombe, l’auteur nous met face à la futilité de la vie et nous renvoie en pleine tête notre mortalité. La jeune fille dégringole les étages de son immeuble et se retrouve vieille dame lorsqu’elle arrive tout en bas. Il y a de quoi frisonner.

Les bosses dans le jardin est également une nouvelle qui fait réfléchir à la mortalité de l’être humain, mais aussi à sa pérennité. Que restera-t-il de chacun une fois mort ? Une question que tout le monde s’est déjà posé une fois dans sa vie, mais qui malheureusement, ne peut trouver de réponse positive.

Je n’ai cité là que quelques-unes de mes nouvelles préférées. Le recueil en contient bien trop pour que je les aborde toutes l’une après l’autre. Néanmoins, un socle commun unie chaque nouvelle. En effet toutes font prendre conscience au lecteur de certaines choses qui régissent sa condition humaine. La futilité de la vie, sa mortalité, son rapport au monde et aux autres. Il nous inflige des leçons de morales bien dosées, qui agissent simplement et indirectement, via le fantastique. Grâce à ce subtil détournement fantastique, le lecteur revient plus brutalement au réel pour prendre conscience de sa nature et de l’image de la société.


Buzzati a un talent démentiel. A travers des nouvelles fantastiques simples de compréhension, il y cache de nombreuses interprétations possibles. C’est riche, profond, majestueusement écrit. Amusez-vous à replacer des éléments concrets sur toutes ces narrations si magiques. Réflexions et questionnements assurés (et bon moment de lecture, aussi) ! 

Ma note : 7,5/10
Nouvelles

Lettre d’une inconnue, suivi de La Ruelle au clair de lune

Lettre d’une inconnue,
suivi de La Ruelle au clair de lune
de Stefan Zweig
93 pages, éditions Le Livre de Poche, à 1,50€
Résumé : Un écrivain viennois apprend en lisant son courrier qu’une femme l’aime en secret d’un amour absolu depuis des années… Une nuit, un voyageur rencontre dans un bar un homme autrefois dominateur, aujourd’hui humilié par une fille à matelots… Ces deux nouvelles publiées en 1922 témoignent de l’art de Stefan Zweig pour dépeindre les tourments de l’amour non partagé, la passion qui brûle les cœurs et détruit les vies…
Extrait :  « Rien sur la terre ne ressemble à l’amour inaperçu d’une enfant retirée dans l’ombre ; cet amour est si désintéressé, si humble, si soumis, si attentif et si passionné que jamais il ne pourra être égalé par l’amour fait de désir et malgré tout exigeant, d’une femme épanouie. »

Mon avis :  Première rencontre littéraire avec cet auteur dont on m’a maintes fois vanté les mérites. Je m’attendais à du grandiose, je m’attendais à du spectaculaire, à de l’extraordinaire, à quelque chose d’intense. Malheureusement, mes attentes étaient sans doute trop grandes.

Cette édition Livre de Poche offre la possibilité de découvrir simultanément deux courtes nouvelles. La première, sans doute la plus connue de l’auteur, s’intitule Lettre d’une inconnue. Un célèbre écrivain reçoit une lettre d’une inconnue, qui lui raconte son histoire. Alors qu’elle n’était encore qu’une enfant, cette inconnue tomba immédiatement sous le charme de l’écrivain, qui était alors son voisin. Cet amour s’intensifiait de jour en jour, l’obsédait continuellement, dirigeait sa vie. Elle finit par déménager pour suivre sa mère, nouvellement remariée. Les années passent, l’inconnue continue à penser à son écrivain ; le croise parfois, mais lui ne la reconnaît pas.

A travers une longue lettre, elle crève l’abcès et dévoile tout à son amour de toujours. Un flot ininterrompu d’amour, de passion, de sentiments aussi divers que variés. Mais cette confession ne sera pas sans conséquence. Ne plus se cacher, tout dévoiler, c’est aussi prendre le risque de tout perdre.

La seconde nouvelle s’appelle La Ruelle au clair de lune. En attendant le départ de son bateau, un voyageur se balade, de nuit, dans les ruelles d’une ville portuaire française. Au détour d’une rue, en entrant dans un bar, il va être le témoin d’une scène surréaliste. Installé confortablement à la table d’un bar, parlant paisiblement avec les femmes tenant ledit bar, un homme va faire son entrée. Les propriétaires, qui visiblement connaissaient l’homme, vont violemment le rabrouer, le jeter hors du bar en lui volant son argent. L’homme va alors comprendre que l’homme rejeté est l’ex-mari de la propriétaire du bar. Venant d’un milieu aisé, l’homme ne supportait pas que sa femme ne le supplie pas pour toucher de l’argent. La femme en a eut marre et à préféré partir que de supporter ça.

Je voulais ardemment me laisser envoûter par la plume ensorcelante de l’auteur. Mais elle n’a pas fait effet sur moi. L’émotion n’a pas dépassé les pages du livre. Je l’ai trouvé trop contrôlée, trop prévisible, trop mécanique. Je suis pourtant sensible, mais là, rien n’a transparut ; je suis resté de marbre.

Dans ces deux nouvelles, la thématique de l’amour malheureux apparaît. A croire que l’auteur a connu des déceptions amoureuses qui l’ont marqué ! Un sujet traité de deux façons différentes et avec une originalité sans pareille.

Autre constance que j’ai repéré dans ces deux nouvelles, et qui m’a fortement étonné, c’est la place qu’attribue Stefan Zweig à la femme. Dans la première nouvelle, la femme est montrée comme pathétique, naïve et trop sensible. Elle sacrifie sa vie pour un homme qui ne l’aime pas. Dans la seconde, elle se prostitue ouvertement et attribue une très grande importance à l’argent. Deux portraits qui ne mettent pas en avant les femmes, bien au contraire, elles sont rabaissés et avilis. Ces représentations dégradantes de la femme ont dû jouer un rôle dans mon manque d’entrain pour ces deux récits.

Alors que je m’attendais à du grandiose, j’ai été déçue de mes deux découvertes. Je n’ai pas ressenti l’intensité des émotions supposées, je n’ai pas adhéré aux deux histoires contées. Je reconnais quand même l’originalité d’écriture et l’audace dont a fait preuve Stefan Zweig pour narrer ces deux nouvelles. Je ne m’avoue pas vaincue pour autant et espère renouveler prochainement ma rencontre avec cet auteur.

Ma note : 5,5/10
Fantastique·Nouvelles·Science-fiction

Paradis sur mesure

Paradis sur mesure de Bernard Werber
435 pages, éditions Albin Michel, à 22,50€

 

Résumé : Bernard Werber a toujours aimé alterner gros roman et forme courte, genre qu’il affectionne particulièrement. Dans ce receuil, on le retrouve fidèle aux sujets qui le préoccupent : l’avenir de l’homme, de la planète, l’inconscience de notre monde. Chaque nouvelle nous entraîne vers un questionnement : quelles politiques, quelles sanctions faut-il inventer pour que nous cessions de nous détruire ? Que deviendrait une Terre sans hommes (un monde-jardin peuplé de femmes pacifiques ayant occulté jusqu’au souvenir du mâle) ? Qu’est-ce en réalité qu’une réunion de copropriétaires dont le syndic est un fieffé filou ?… De l’universel au particulier en passant par la société des fourmis, Werber rêve l’humain, heureux de nous transmettre un avenir… possible L’AUTEUR Des Fourmis à la trilogie des Dieux, Bernard Werber est devenu un phénomène de librairie (plus de 6 millions d’ex vendus en France, 10 millions dans le monde !), un des rares auteurs français à connaître une véritable renommée internationale, de la Russie à la Corée du sud où il est un auteur-culte.

Extraits : « C’est le silence qui nous apprend à aimer la musique, c’est l’obscurité qui nous apprend à aimer les couleurs, c’est la guerre qui nous apprend à aimer la paix, c’est l’absence de rire qui nous apprend à comprendre l’humour. »
« Le pétrole est le sang de la terre et ceux qui l’aspirent en sont les vampires. »

Mon avis : Premiers moments passés en compagnie de Bernard Werber et première surprise en découvrant les futuristes nouvelles de Paradis sur mesure.

L’imagination débordante de l’auteur m’a fasciné du début à la fin. Pour tout vous dire, j’en suis même venue à me questionner sur la réalité des faits exposés, la probable véracité des histoires détaillées. Les fourmis, peuvent-elles réellement être maîtresse d’elles-mêmes et comprendre la vie ? Où naissent les blagues si quotidiennement énoncées ? 17 histoires toutes aussi différentes les unes que les autres, ayant sciemment mûries dans l’esprit délirant de Bernard Werber.

Certaines nouvelles m’ont plus plûes que d’autres. Les plus longues et détaillées sont évidemment mes préférés, car plus complètes, profondes, descriptives, elles s’imprégnent plus intensément dans l’esprit du lecteur. Je pense par exemple à l’histoire « Là où naissent les blagues », faisant partie de mes favorites du recueil, ou encore « Le Maître de Cinéma », l’une des histoires incontournables du livre.

Cette première rencontre saugrenue avec le maître français de l’imaginaire m’a enthousiasmé. Ce premier essai de nouvelles visionnaires – ou futuristes, au choix -, m’a non seulement ouvert mon esprit littéraire à d’autres genres peu connus, mais également fait prendre conscience du fourmillement d’idées qui se trament dans la tête des vrais auteurs. Car je ne doute pas un instant que ces histoires couchées sur le papier ne sont qu’une infime partie de tout ce qui fourmille continuellement dans l’esprit ambigû de Bernard Werber.

Sans pour autant être une révélation, j’ai pris plaisir à lire ce recueil. Ne vous laissez pas désarçonner par la complexité ou l’étrangeté de certaines histoires et plongez pleinement dans l’univers fantastique que nous offre ce grand maître de la science-fiction.

Ma note : 6,5/10
Littérature française·Nouvelles

Le mur

Le mur de Jean-Paul Sartre.
244 pages, éditions Gallimard

 

Résumé : « – Comment s’appellent-ils, ces trois-là ?
– Steinbock, Ibbieta et Mirbal, dit le gardien.
Le commandant mit ses lorgnons et regarda sa liste :
– Steinbock… Steinbock… Voilà. Vous êtes condamné à mort.
Vous serez fusillé demain matin.
Il regarda encore :
– Les deux autres aussi, dit-il.
– C’est pas possible, dit Juan. Pas moi.
Le commandant le regarda d’un air étonné… »

Extraits : « On se demande où on trouve le courage de se lever le lendemain matin et de retourner au travail, et d’être séduisante et gaie, et de donner du courage à tout le monde alors qu’on voudrait plutôt mourir que de continuer cette vie-là. »
« Sa vie n’avait pas plus de valeur que la mienne ; aucune vie n’avait de valeur.« 

Mon avis :  Le mur, 5 petites nouvelles tantôt tragiques et tantôt comiques, qui sont des bouts d’histoires assez brèves, toutes différentes, qui se heurtent au final à un mur, comme le dénote le nom du roman.
Jean-Paul Sartre a joué avec nos sentiments dans ce livre, il nous a fait ressentir des moments forts en émotions, passages de vies exceptionnels, qui sortent vraiment de l’ordinaire. J’ai voyagé à travers ce livre, passant d’une vie à une autre, j’ai pénétré dans leur esprit, suivie leurs aventures et vécue avec eux une partie assez difficile de leur existence.
J’ai été un peu déçu : en lisant la quatrième de couverture, je m’attendais à des nouvelles sur la peine de mort, dans ce genre là, mais malheureusement pour moi, ce sujet n’est traité que dans la première partie.

 

Ma note : 8/10