Littérature argentine·Nouvelles

Le livre de sable


Le livre de sable de Jorge Luis Borges

285 pages, éditions Folio


Résumé : Ce livre comporte treize nouvelles. Ce nombre est le fruit du hasard ou de la fatalité – ici les deux mots sont strictement synonymes – et n’a rien de magique. Si de tous ces écrits je ne devais en conserver qu’un seul, je crois que je conserverais  » Le congrès « , qui est à la fois le plus autobiographique (celui qui fait le plus appel aux souvenirs) et le plus fantastique.
J’ai voulu rester fidèle, dans ces exercices d’aveugle, à l’exemple de Wells, en conjuguant avec un style simple, parfois presque oral, un argument impossible. Le lecteur curieux peut ajouter les noms de Swift et d’Edgar Allan Poe.
Je n’écris pas pour une petite élite dont je n’ai cure, ni pour cette entité platonique adulée qu’on surnomme la Masse. Je ne crois pas à ces deux abstractions, chères au démagogue.
J’écris pour moi, pour mes amis et pour adoucir le cours du temps.

Jorge Luis Borges


Extraits :  « Le surnaturel, s’il se produit deux fois, cesse d’être terrifiant.« 

« -Oh ! nuits, oh ! tièdes ténèbres partagées, oh ! l’amour qui répand ses flots dans l’ombre comme un fleuve secret, oh ! ce moment d’ivresse où chacun est l’un et l’autre à la fois, oh ! l’innocence et la candeur de l’extase, oh ! l’union où nous nous perdions pour nous perdre ensuite dans le sommeil, oh ! les premières lueurs du jour et moi la contemplant.« 

Mon avis : Borges est un auteur de nouvelles argentin, qui nous livre ici un recueil de treize nouvelles fantastiques, qui donnent à réfléchir. Leur lecture n’est pas aisée, leur compréhension encore moins, mais les messages que l’on pense interpréter sont remplis de bons sens et de réflexion. Je développerais ici seulement les quelques nouvelles qui m’ont le plus plût et qui délivrent les messages les plus forts.

La nouvelle qui ouvre ce récit est L’autre, dans laquelle l’auteur se met en scène sous la forme de deux personnages distincts, mais de même identité, qui se rencontrent dans deux temporalités différentes, à deux endroits différents. Ces deux personnes identiques servent de miroir, pour penser la rencontre de soi. Une nouvelle qui confond réalité (avec l’aspect autobiographique) et fiction (le fantastique de la rencontre), pour nous amener à aller à notre propre rencontre, à descendre au plus profond de soi pour apprendre à se connaître davantage. Une pratique qui rappelle clairement la descente de Thesée dans le labyrinthe pour aller à la rencontre du Minotaure. En descendant à la rencontre du Minotaure, Thesée va affronter une part de lui-même. La thématique du labyrinthe est d’ailleurs omniprésente dans les oeuvres de Borges (notamment dans son recueil Aleph, dans lequel le labyrinthe fait parti du titre). Une nouvelle à mettre en parallèle avec Utopie d’un homme fatigué, dans laquelle un homme de notre temps rencontre un homme du futur. Borges nous invite donc à faire l’expérience du questionnement de soi et du monde.

There are more things est sans doute la nouvelle de Borges que j’ai préféré. Son contenu est extrêmement dense, et nous donne à réfléchir sur de nombreuses choses. C’est sans équivoque une nouvelle fantastique, puisque l’auteur pose un cadre réaliste au récit (une maison tout ce qu’il y a de plus banal) tout en y incorporant des indices qui s’ancrent dans l’esprit du lecteur et qui doivent lui permettre de croire plus facilement au basculement vers le fantastique. Le nouveau propriétaire de cette maison ne se montre pas, il a des horaires de travail étranges, on retrouve un cadavre de chien devant chez lui… tant d’éléments qui doivent monter en intensité pour nous faire croire que cette personne est en vérité un monstre. Le plus fort, c’est que jamais rien n’est explicité, tout est suggéré. Ce « monstre » n’est jamais montré, pourtant tout le monde pense que c’est un monstre ; alors que c’est purement fantaisiste de croire que cela puisse exister dans un monde aussi réaliste que cela. C’est là toute la magie de l’écriture borgesienne, qui arrive à nous conduire vers des ailleurs insoupçonnés.

La nouvelle La nuit des dons se présente sous un récit simple, mais est beaucoup plus danse qu’il n’y paraît, puisque l’auteur nous invite à nous questionner sur le pouvoir de la parole narrative. Dans ce récit, on a une histoire qui est raconté à travers une autre histoire, on a donc un enchâssement des récits, qui va perturber les identités et brouiller l’esprit du lecteur. Qui parle réellement ? Quand ? On se perd dans l’immensité spatio-temporelle de la nouvelle, on ne sait plus si l’histoire contée est réelle, fantastique ou onirique. Cette nouvelle tend à nous faire prendre conscience que le langage a un potentiel créatif et qu’il peut aisément modifier la réalité, au profit de récits fantasques.

La nouvelle qui clôt ce recueil et lui donne son titre, Le livre de sable, est sans doute l’une des nouvelles les plus complexes à appréhender du récit. Un homme reçoit un étrange livre, qui s’avère être un livre magique, puisqu’il ne contient ni début ni fin et est donc infini. Ce livre infini contient en réalité tous les livres du monde ; et comme le nombre de livres existant est énorme, il ne peut tous les contenir et les représenter et devient donc infini. L’homme n’a donc jamais accès à la totalité du monde et la représentation de ce monde est donc un échec. De plus, il me semble cette oeuvre, placée en dernière position du recueil, n’a pas été placée ici par hasard. En effet, on pourrait supposer que Le livre de sable est une oeuvre testamentaire, qui fait prendre conscience que la vie n’est qu’éternelles recommencements, et que tout homme n’est que grain de sable dans cette grande humanité.

Ce qui intéresse donc pleinement Borges, c’est cette quête de soi, qui fait que l’on va aller à sa propre rencontre, à sa propre découverte, via le passage obligé du labyrinthe, tellement dépeint dans les oeuvres de l’auteur. Le voyage confronte le personnage et le lecteur à lui-même : ses peurs, ses doutes, ses incertitudes. La lecture devient donc un voyage, dans lequel le lecteur se retrouve piéger et doit errer à la recherche de la quête de sens. C’est remarquablement écrit, et si bien pensé. Borges était un génie.

Entre réalisme et fantastique, réel et irréel, laissez-vous porter dans l’univers labyrinthique de Borges. Questionnements philosophiques assurés !

 

Ma note : 8/10