Les limites de l’enchantement


Les limites de l’enchantement de Graham Joyce
360 pages, éditions Stéphane Marsan, à 20€


Résumé : Elevée en marge de la société, la jeune Fern vit aux limites du monde réel. Son esprit vagabonde à l’affût des voix et des messages qu’exprime la nature dont elle connaît de nombreux mystères. Sa mère adoptive lui a transmis, jour après jour, la science des plantes et de leurs vertus, de la façon de mener un accouchement à celle de provoquer des avortements. Mais le monde qui les entoure est en train de changer. Et il suffit d’un faux pas pour que ceux que Fern et sa mère ont aidés si longtemps se retournent contre elles.

Au-delà d’un conte singulier, Graham Joyce nous livre une chronique sociale d’une grande sensibilité, une histoire de femmes dans l’Angleterre rurale des années 60 en pleine mutation. Un récit impressionniste qui fleure bon la terre et le folklore, heureuse rencontre entre Steinbeck, Seignolle et Lewis Carroll. Une histoire de secrets anciens et d’une vie nouvelle.


Extraits : « Elle estimait que les gens parlaient souvent à tord et à travers, déclaraient une chose mais faisaient l’inverse, affirmaient être ceci quand ils étaient en fait cela, et se leurraient au point de ne plus savoir s’ils étaient le lièvre ou le chien de meute. »

« Il me semblait qu’un des plus grands plaisirs en ce bas monde était d’écouter une histoire, et d’en raconter une à son tour ; un murmure, un ragot, un commérage, une rumeur, une nouvelle, l’ébauche d’un récit. »


Mon avis : En voilà un bien curieux récit : Fern vit avec Maman Cullen, sa mère adoptive qui l’a élevée toute sa vie comme sa propre fille. Ensemble, elles demeurent dans une petite maison en marge de la société, où elles vivent essentiellement grâce à leurs talents d’accoucheuses et de guérisseuses : via la science des plantes, elles arrivent à faire avorter des jeunes filles ou à les soigner. Des techniques ancestrales qui ne coïncident plus avec l’évolution du monde moderne, l’industrialisation, la consommation de masse, les nouvelles technologies. Déjà marginalisées par leurs arts, les deux femmes se retrouvent désemparées quand elles sont obligées de se séparer : Maman Cullen, assez âgée, se fait hospitaliser et Fern se retrouve seule, livrée à elle-même face au reste du monde. S’en sortira-t-elle seule sans Maman ?

C’est un roman assez singulier que nous offre Graham Joyce : nous balançons entre deux mondes, celui de l’imaginaire et du réel et entre deux époques, l’apparition du modernisme des années 1960. Le monde change, se transforme : les accoucheuses à domicile disparaissent, remplacées par des sages-femmes formées et diplômées, les superstitions et fêtes traditionnelles s’amenuisent au profit de hippies délurés et drogués, la nature perd de ses droits face à l’industrialisation croissante… Ces dualités peuvent se percevoir durant l’ensemble du récit, avec des thématiques qui marchent en binôme : vie/mort, amour/haine, amitié/inimitié…

Sans Maman, notre protagoniste Fern, va devoir s’adapter au monde changeant. Progressivement, on remarque qu’elle grandie, éclos, qu’elle passe de l’univers enchanteur de l’enfance à la réalité brutale du monde adulte. Elle est confrontée aux autres, à leurs jugements, leurs méchancetés, elle fait face aux problèmes de l’existence : certains la croient folles, la rabaissent, doutent de ses talents de guérisseuse, d’autres lui réclament de l’argent, tentent de la souiller, de la déloger de chez elle. Autant de dangers qui viennent mettre en péril son existence. Mais la jeune fille naïve du début se montre bien plus forte qu’elle n’y paraît : elle prend les choses en main et murit au fil des pages.

Le titre du livre porte bien son nom, puisque nous sommes, nous, lecteurs, transportés à la limite de l’enchantement, flottant dans un univers féerique, irréel, magique, presque mystique, qui reste quand même concret. Un univers particulier qui apporte une ambiance à la fois délicate et étrange au récit, qui se rapproche étrangement de la fantasy, sans toutefois qu’il y ait d’éléments décrits comme fantastiques. C’est surtout un état d’esprit, une atmosphère particulier. Il faut se laisser porter et naviguer à travers l’imaginaire enchanteur qui se forme sous nos yeux. Certains auront le pouvoir de se laisser dériver, tandis que d’autres se retiendront désespérément aux abords de la rive, par peur de tomber dans un décor auxquels ils sont trop peu coutumiers. Je ne saurais dire si j’ai réussi ou non cet exploit, mais en tout cas, j’ai pris plaisir à découvrir une lecture douce, lente parfois, mais particulièrement singulière, qui sort des sentiers battus. 


Une promenade originale à travers une angleterre encore pure, magique, qui recule progressivement face au modernisme ambiant. un roman surprenant, qui rend un bel hommage aux traditions ancestrales, à la nature et à l’imaginaire. 

Ma note : 6/10

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ISBN : 978-2-37834-095-7
Traduction : Mélanie Fazi

4 réflexions sur “Les limites de l’enchantement

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