Les Chutes


Les Chutes de Joyce Carol Oates

551 pages, éditions Points, à 8,40€


Résumé : Au matin de sa nuit de noces, Ariah Littrell découvre que son époux s’est jeté dans Les chutes du Niagara. Durant sept jours et sept nuits, elle erre au bord du gouffre, à la recherche de son destin brisé. Celle que L’on surnomme désormais  » la Veuve blanche des Chutes  » attire pourtant l’attention d’un brillant avocat. Une passion aussi improbable qu’absolue les entraîne, mais La malédiction rôde…


Extraits : « On ne vit qu’une fois. Ariah souriait, cette phrase semblait vous autoriser à tout ce que vous souhaitiez. »

« Il n’y croyait pas. Il ne croyait pas aux romans d’amour, aux coïncidences sentimentales, à des « causes » imaginées de toutes pièces. Il ne croyait assurément pas au destin, quand on est joueur de nature, on sait que le destin n’est qu’un hasard que l’on essaie de manipuler à son avantage.« 


Mon avis : Joyce Carol Oates est une auteure d’exception, que j’ai eu le plaisir de découvrir, voilà quelques années, à travers son roman biographique, J’ai réussi à rester en vie. Elle y contait le décès subit de son mari, ainsi que la terrible période de veuvage qui a suivie. Un récit noir, triste et poignant, grâce auquel j’avais pu découvrir l’auteure plus intimement. Le deuil, la perte d’un être cher, la reconstruction, sont des sujets forts, abordés presque systématiquement dans chacun de ses romans.

Les Chutes n’échappe pas à la règle : aux lendemains de ses noces, Ariah découvre l’absence cruelle de son mari, qui s’est suicidé dans les Chutes du Niagara. Un choc, brutal et inattendu, qui va faire d’Ariah une femme damnée, condamnée à vivre éternellement avec le souvenir cuisant de cette perte. Elle arrivera néanmoins à poursuivre sa vie et à fonder une famille aux côtés de Dirk Burnaby, célèbre avocat de la région, avec qui elle aura trois enfants, Chandler, Royall et Juliet. Mais les Chutes ne sont jamais loin, avec leur spectaculaire attrait et puissance naturelle  féerique mais dangereuse, omniprésentes dans l’esprit et la vie d’Ariah.

Les Chutes du Niagara se situent à la frontière entre le Canada et les États-Unis. Ce sont les chutes d’eau les plus puissantes d’Amérique du Nord et les plus connues au monde, attirant des millions de touristes chaque année, venant en masse admirer la beauté de cette merveille naturelle. Mais les Chutes sont également connues pour être un haut lieu de suicide : nombre de personnes désespérées se jettent dans ses hauts bouillonnantes et tourbillonnantes, sans aucune chance de survie à plus de 52 mètres de hauteur. Ce fût le cas de Gilbert, le premier mari d’Ariah, fasciné par les Chutes, comme irrésistiblement attiré par leur beauté exceptionnelle, il s’est jeté sans hésiter dans l’eau. Son corps n’a été retrouvé qu’une semaine après.

Bien que le contexte de l’histoire des Chutes, comme narré dans ce roman éponyme, n’est pas très glorifiant pour ce lieu d’envergure, il a néanmoins contribué à me faire connaître davantage ce vertigineuse décor, considéré par certains comme la huitième merveille du monde. Je ne sais pas si ce sont les chutes en elles-mêmes ou l’écriture de Joyce Carol Oates, mais l’une ou l’autre a bien eu un effet d’attirance sur moi, si bien que j’ai maintenant l’irrépressible envie de les voir en vrai. Un jour, j’irai.

Loin d’enjoliver les lieux, l’auteure dénonce avec justesse l’industrialisation de l’Amérique, en particulier des Grands Lacs, qui servent de mine d’or industriel après-guerre. Autour des Chutes, les entreprises chimiques en particulier s’y sont installées : le progrès est croissant, l’activité économique aussi, mais vient avec eux la pollution massive de l’environnement, le développement de maladies liées à cette pollution industrielle, la corruption, ou l’exploitation des populations les plus démunies. Une bien triste réalité, qui vient corroborer l’image touristique idéal que chacun se fait des Chutes. Dirk Burnaby, le second mari d’Ariah, se voudra l’avocat défenseur d’une citoyenne, victime parmi d’entre d’autres de cette industrialisation massive. Dans les années 1970, dans une banlieue de Niagara Falls nommée « Love Canal », on découvre une décharge de produits toxiques enfouies sous des centaines d’habitations, passé sous silence par les industriels concernés. Les conséquences pour les habitants de ces habitations sont désastreuses : maladies en tout genre, cancers, fausses couche, problèmes respiratoires, etc. Dirk consacrera la fin de sa vie à ce combat perdu d’avance, à cause duquel l’ensemble de ses connaissances, essentiellement des personnes de pouvoir, le renieront et lui tourneront le dos.

Pour en revenir à l’histoire en elle-même, il ne faut pas que vous vous attendiez à beaucoup d’actions. Déjà dans J’ai réussi à rester en vie, j’avais remarqué que l’auteure s’intéressait plus à la psychologie des personnages, ainsi qu’à leurs sentiments intérieurs. Comme dans l’autobiographie précédemment citée, elle dresse ici avec intelligence une réflexion sur le suicide et sur le deuil qui s’ensuit. Colère, déni, crispation, puis rejet ou mensonges sont autant de sentiments qui vont animer Ariah suite au décès de son première, puis second mari. On entre avec profondeur dans leurs esprits, l’auteure se plaisant à décortiquer avec minutie leurs états émotionnels à travers une écriture fluctuante et rythmée, qui envoûte et passionne. J’ai beaucoup aimé cette lecture, que je considère presque comme une expérience de lecture surprenante !


Laissez-vous dériver sur les pages gondolées des Chutes. Un roman riche, puissant, très complet, qui vous transporte, vous bouleverse et vous fait réfléchir à des sujets variés, comme le deuil, la reconstruction, la corruption, ou encore l’empreinte écologique que nous laissons sur Terre.  

Ma note : 8/10

Pour lire plus d’avis

 

ISBN : 978.2.7578.3592.0
Traducteur : Claude Seban

12 réflexions sur “Les Chutes

  1. La cueillette d'une roussette dit :

    Tes chroniques sont toujours excellemment bien faites ! C’est bien écrit et bien présenté j’aime vraiment beaucoup ! 😊 Je ne sais pas si je me laisserai tenter par ce livre parce qu’il m’a l’air assez sombre en parlant de la mort, du deuil et du ressenti des personnages survivants en quête d’une vérité qui parfois ne trouveront jamais. En revanche, cela peut être intéressant si on recherche à se questionner dessus 😉

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    • analire dit :

      Je te remercie infiniment, tu ne peux pas savoir comme ce genre de commentaire me fait plaisir : mine de rien, je passe du temps sur la mise en page et la rédaction de mes chroniques, donc avoir des retours comme les tiens me poussent davantage à continuer 😍
      C’est une auteure qui traite quasiment que de cette thématique, en raison d’un drame personnel qu’elle a vécu il y a quelques années (la perte subite de son mari). J’avoue beaucoup aimer son écriture, mais il est certain qu’il ne faut pas la lire en temps de déprimer… 😂

      Aimé par 1 personne

      • La cueillette d'une roussette dit :

        Ça se voit que tu prends du temps à faire cela et c’est bien fait donc j’espère que tu continueras ! J’ai lu plusieurs de tes articles et c’est toujours bien écrit, ton blog a pleins de rubriques et c’est bien « rangé alors bravo à toi ! 😊 Il existe beaucoup de blogs mais le tien se démarque donc je le suivrai plus assidûment ❤️
        Si l’écriture est agréable ça va mais je trouve que c’est quand même lourd, enfin je ne me vois pas lire ce genre de livres en ce moment alors que je ne rêve que de liberté (confinement tout ça tout ça ^^)

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  2. Mumu dans le bocage dit :

    Un grand roman. Je recommande son autre autobiographie Paysage perdu où elle revient sur son enfance, très éclairant. Je viens de lire son dernier roman : Un livre des martyrs américains…. Magistral. Une grande dame, une grande plume de la littérature américaine 🙂

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  3. Grominou dit :

    J’avais beaucoup aimé l’ambiance de ce roman, tant l’attrait mystérieux des chutes que la description de cette région industrielle, très loin des clichés touristiques. Seul petit défaut, je ne m’étais pas beaucoup attachée aux personnages, contrairement à ceux de l’autre roman que j’ai lu d’elle, Nous étions les Mulvaney, que je te recommande chaudement.

    Aimé par 1 personne

    • analire dit :

      Merci pour la recommandation, j’en prends note et j’essaierai de me le procurer prochainement ! J’aime beaucoup le style de cette auteure, sombre, mais saisissant, réfléchi et captivant.

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