Théâtre

Oh les beaux jours

dbc
Oh les beaux jours de Samuel Beckett
95 pages, éditions de Minuit, à 6,80€
Résumé : « Dans une étendue désertique d’herbe brûlée se dresse un petit mamelon aux pentes douces dans lequel Winnie est enterrée, d’abord jusqu’au-dessus de la taille. Winnie se souvient qu’en la voyant, un passant s’était demandé :  » À quoi ça rime ? … fourrée jusqu’aux nénés dans le pissenlit… ça signifie quoi ? ”
Cela rime avec la vie de tout être humain. Cela signifie le courage dont la personne humaine peut se montrer capable.
Winnie est pleinement vivante, c’est-à-dire qu’elle endure stoïquement tout ce que vivre implique. Elle est l’incarnation même du courage qu’exige l’inéluctable déroulement de la vie, jour après jour “ à perte de passé et d’avenir ”. Envers et contre toutes les souffrances et les indignités du délabrement, il émane de Winnie une inébranlable volonté de dignité humaine : “ Tiens-toi, Winnie ”, se dit-elle, “ advienne que pourra, tiens-toi. ”
Certes, elle aurait tout lieu de sombrer dans des “ bouillons de mélancolie ”, mais elle s’y refuse farouchement. Puisque vivre c’est continuer encore, autant perdurer “ d’un cœur léger ”, dignité oblige. Elle s’est ainsi forgé l’art inépuisable de trouver dans la moindre babiole, dans l’événement le plus minime, une source de pétulant intérêt et de vif plaisir : “ Ça que je trouve si merveilleux ” ne cessera-t-elle de s’exclamer. L’apparente frivolité de son discours est, comme l’humour, la chatoyante politesse du désespoir. “ Oh le beau jour encore que ça aura été… Encore un… Après tout. ”
L’humour de Samuel Beckett ne verse jamais dans l’amère dérision. Oh les beaux jours est une œuvre infiniment tonique, puissante, tout à la fois drolatique et profondément bouleversante. »
Edith Fournier

Extrait : « Winnie :  » (un temps long. Bas.) Étrange sensation. (Un temps. De même) Etrange sensation, que quelqu’un me regarde. Je suis nette, puis floue, puis plus, puis de nouveau floue, puis de nouveau nette, ainsi de suite, allant et venant, passant et repassant, dans l’œil de quelqu’un. (Un temps. De même) Étrange ? (Un temps. De même) Non, ici tout est étrange. » »

Mon avis : Le théâtre de Samuel Beckett, auteur avant-gardiste d’un théâtre de l’absurde, a de quoi dérouter. Il n’est pas aisé de comprendre où l’auteur veut en venir lors de la première lecture de cette pièce. Une analyse approfondie et une seconde relecture plus attentive est nécessaire pour dénicher les détails omis lors de la première rencontre avec le texte.

Cette pièce en deux actes ne met en scène que deux personnages, Winnie et Willie, dans un décor exceptionnellement étrange, qui semble clos, obscur, déserté par les êtres humains, étouffant et surprennant. Winnie est enterrée à demi jusqu’au buste dans le sol, sur un mamelon, tandis que Willie est caché à l’arrière de la scène, de façon à ce que Winnie et le spectateur ne puisse voir seulement que des bouts de son être, imprécis, camouflé (derrière un journal, par exemple). En survolant le texte, on peut décemment voir une multitude de didascalie, notamment la répétition incessante de « Un temps« , didascalies qui servent à une représentation facilité de la pièce sur scène, pièce qui doit être lue et vue représentée pour être complètement appréciée.

Winnie, dans un monologue presque infini, essaie de meubler sa journée, de combattre le temps éternel, qui revient chaque jour, de la même manière. Elle essaie de casser cette monotonie, de déjouer le cours de sa vie… sans succès, comme le prouve les nombreuses répliques répétitives qu’elle récite et les actions identiques qu’elle effective (notamment au niveau de son sac). Ce personnage en devient tragique, douloureusement attendrissant pour le spectateur, qui s’émeut de l’énergie et de l’obstination dont fait preuve la vieille femme pour survivre. Mais sa perte de mémoire, combiné à la perte de ses jambes, à sa vue qui baisse et au peu de retour qu’elle obtient de son mari, mènent irrésistiblement vers la mort qui lui sera fatale.

Outre le tragique de la pièce, le lyrisme amoureux, très présent dans Oh les beaux jours, met en avant les sentiments décuplés et attendrissant de la vieille femme pour son mari. Prenant soin de lui sans cesse, s’inquiétant pour son état, lui parlant sans discontinuer, attendant des réponses qui ne viendront pas, elle ne se laisse pas décourager par ces retours silencieux et continuent à espérer le retour de son mari déchu, qui brille, si majestueux, dans le peu de souvenir qu’il lui reste. Ce genre de parallèle est également perspectible dans une autre pièce de Samuel Beckett dans Fin de Partie entre Nagg et Nell, vieux couple au destin identique, touchant dans leur situation et fou amoureux, malgré les difficultés de la vie.

Je ne fais qu’une courte chronique pour présenter brièvement les principaux thèmes qui recouvrent Oh les beaux jours, mais sachez qu’après des mois d’analyses et de travail sur cette pièce en cours de littérature française, je puis vous dire qu’il y a énormément de choses à déchiffrer à travers ces lignes. Samuel Beckett était un auteur bien mystérieux, qui a laissé l’entière responsabilité aux lecteurs de s’approprier ses textes pour en faire la conclusion qu’ils souhaitaient.

Au début de l’étude de cette oeuvre, j’avoue ne pas avoir été passionnée par ce livre (très original, je n’avais rien lu de tel jusqu’alors ; les didascalies très abondantes me dérangées, le style de l’auteur était énigmatique, aucune intrigue ne venait s’ajouter aux phrasés des personnages… tout cela me paraissait bien étrange). Néanmoins, après plusieurs relectures et une réflexion plus poussée sur le contenu d’Oh les beaux jours, je me suis prise à entrer dans le jeu de l’auteur, à trouver des significations aux personnages, à leurs paroles… et à aimer un temps soit peu ce récit.

Erudit ou non de pièces de théâtre, aux curieux qui souhaitent bouleverser leurs genres de lectures habituelles, aux originaux qui veulent découvrir une plume hors du commun, ou à tous ceux dont j’ai donné l’envie de découvrir ce récit… n’hésitez pas. Laissez-vous plonger dans l’univers oppressant de Samuel Beckett et laissez grand ouvert votre imagination, sans quoi la pièce se retrouverait sans saveur.

Ma note : 7/10
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