Aurélien

dbc
Aurélien de Louis Aragon
696 pages, éditions Folio

 

Résumé : La première fois qu’il a vu Bérénice, Aurélien l’a trouvée franchement laide, irrité de l’insistance qu’on met à les réunir. Cependant il s’éprendra d’elle, retrouvant dans son visage l’Inconnue de la Seine, cette noyée dont le moulage célèbre perpétue le sourire énigmatique. Cela commence en novembre 1921, et le jeu sera joué aux premiers jours de 1922. Mais Aurélien aura déçu le goût de l’absolu qu’il y a dans Bérénice… Le roman a pour toile de fond ce lendemain de l’autre guerre, à Paris, tout un monde tourbillonnant comme les eaux jaunes de la Seine, l’avant-garde, les anciens combattants, le Boeuf sur le Toit… S’il se prolonge encore jusqu’au printemps, au-delà de ce qui sépare à jamais ceux qui n’auront pas été les Amants de l’Ile Saint-Louis, il faudra plus de dix-huit ans pour que s’en joue le dernier acte, quand déjà les armées allemandes ont passé la Loire, et l’histoire tragiquement écrit le dernier mot du dialogue. Source : Le Livre de Poche, LGF Aurélien tombe amoureux de Bérénice Morel qui, de sa province, est venue passer quelques jours à Paris. Puis les circonstances de la vie éloignent Aurélien et Bérénice, sans que cesse leur amour, mais aussi sans que leur amour puisse exister vraiment. En 1940, mobilisé, Aurélien rencontre Bérénice, une Bérénice en laquelle la femme nouvelle tente de naître. Mais quelques heures plus tard, elle est tuée par les Allemands, à côté d’Aurélien, en voiture.
Extraits : « On croit agir pour le mieux… on fait soi-même son malheur… »
« On quitte l’être qu’on aime, ne serait-ce que pour un instant, et on retrouve le monde, le temps qu’il fait, le froid, l’inexplicable diversité, des gens, des objets, cette maison de désolation, cette image de ce que devient un amour.« 

Mon avis : Aurélien pure chef-d’oeuvre à découvrir ; une lecture qu’il m’a été obligé de faire pour mes études de lettres, mais que je ne regrette absolument pas. J’ai adoré découvrir ce livre.

Bien qu’écrit dans les années 1940, Aragon place le roman dans les années 1920, en pleines années folles, avoir jouissance et plaisirs de la vie, après la terrible premier guerre mondiale. On voit transparaître de nombreuses boîtes de nuit, notamment le Lulli’s, fréquemment cité (et ayant existé dans la réalité sous le nom de Zelli’s), lieu où se rend régulièrement le protagoniste éponyme du roman, avec sa musique jazz, ses musiciens et ses nombreuses jeunes femmes. C’est une époque où les fêtes abondent, où le whisky se déverse en flots. Plusieurs chapitres se réfèrent à la fête donnée par le duc de Valmondois sur le thème de l’or, avec des femmes luxieusement vêtues, portant bon nombres de bijoux, prouvent que le roman se place dans un milieu mondain et bourgeois.

Et c’est bien là où veut en venir Aragon. Ce poète surréaliste et romancier réaliste vient d’un milieu bourgeois de part son père, mais ce dernier ne l’a pas reconnu en tant que fils, car Aragon a été conçu hors mariage – ce qui aurait nuit au travail professionnel de son père. Révolté par ce non-dit, en quête d’identité, il est envoyé au front, et fait la guerre. C’est à partir de là qu’il commence à écrire Aurélien, pour échapper au quotidien cruel dans lequel il est embourbé.
Tout au long du roman, on peut remarquer beaucoup de similitudes entre le personnage d’Aurélien et l’auteur. Les deux hommes ont fait la guerre, ils sont tous les deux placés dans un milieu bourgeois, ils fréquentent des artistes mondains (comme Picasso, qui est illustré par Zamora).

Le protagoniste éponyme est déconcertant. Personnage solitaire, abattu par la guerre, il n’arrive pas à se remettre des scènes horribles qu’il a vécu, plongé constamment dans le noir, dans ses souvenirs de guerre, parmi les morts au combat et les gueules cassées du front. Jeune rentier, il n’a rien à faire de ses journées et erre donc dans les rues de Paris, sans but. Il est clairement expliqué qu’Aurélien s’est fait volé son enfance à cause de ses parents, qu’il a perdu son adolescence car envoyé à la guerre, et qu’arrivé à l’âge de trente ans, il n’a pas encore vécu sa vie. Mais une rencontre improptue va bouleverser à jamais la vie entière du personnage.

Dès l’incipit du livre, Aurélien se retrouve face à une Bérénice qu’il trouve tout de suite laide, sans intérêt et mal vêtue.
Mais grâce à sa rencontre lors d’une virée à la piscine avec un ouvrier, Aurélien se rend compte des différences sociales qui contrastent entre lui, le rentier qui ne travaille pas, et l’ouvrier. Dans l’eau, les deux hommes sont égaux, mais habillés, ils n’appartiennent pas au même monde. C’est cette révélation qui va pousser Aurélien à se rapprocher de Bérénice, et à apprendre à l’aimer.
On peut penser que l’amour d’Aurélien est en fait cristallisé par l’image de la Bérénice antique de Racine, jeune femme d’Orient, aux bijoux somptueux, à la peau hâlée. Il transpose son amour pour cette Bérénice sur la Bérénice contemporaine qu’il a en face de lui.

On peut aisément se douter que cet amour est quasiment impossible. Et c’est bien la trame de ce roman. Les deux personnages n’appartiennent pas au même milieu social, ils sont différents, et s’idéalisent l’un l’autre.
Dans Aurélien, on dénote bon nombre de couples qui n’arrivent pas à fonctionner. Edmond Barbentane trompe sa femme Blanchette avec toutes les femmes qui passent, notamment avec Rose Melrose. Rose Melrose trompe son mari le docteur Decoeur avec Edmond de Barbentane. Blanchette va tromper Edmond de Barbentane avec son secrétaire Arnaud, Bérénice trompe son mari Lucien avec Paul Denis… L’amour véritable est quasiment inexistant – ou si une petite percée du sentiment amoureux se montre, il est aussitôt anéanti par l’impossibilité des sentiments.

Mais ce roman est aussi bourré de références culturelles de l’époque de l’auteur. Entre les artiste, très présents dans le livre – on dénote l’apparition fréquente de Picasso, qui se cache sous les traits de Zamora, ou le poète Cocteau, représenté tel quel dans le livre -, Aragon incorpore également quelques-uns de ses amis surréalistes. En effet, lors d’une exposition de nuit, on découvre Tristan Tzara, l’inventeur du mouvement dada en personne. Il fait également implicitement référence à des personnes réelles, avec son ancien ami, devenu presque ennemi depuis qu’il a viré à l’extrême-droite : Drieu la Rochelle, qui peut apparaître sous les traits d’Aurélien lors de l’épilogue, quand le protagoniste commence à avoir des idées politiques de droite. Il met aussi en scène des couturiers célèbres, comme Paul Poiret, qui habille Bérénice de sa magnifique robe Lotus ; et fait référence à plusieurs reprises à Chanel, avec sa création de bijoux fantaisies.

Une chose est sûre, ce livre, qui appartient à la série du Monde réel écrit par Aragon a tout à fait sa place dans la série. Les traits des personnages sont parfaitement décrits, presque réels, l’espace spatio-temporel se réfère à des histoires passées – comme la guerre – ou à des lieux qui ont vraiment existés – le Zelli’s -, à des atmosphères de l’époque – les années folles. Le réalisme est à son apogée.

Un magnifique roman « d’amour », sur fond de guerres, de joies et de plaisirs. Lisez le impérativement, ne serait-ce que pour découvrir le somptueux dénouement qu’Aragon nous offre. A déguster à toutes les sauces.

Ma note : 10/10
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